Eau : l’enjeu de la maîtrise publique

Depuis une trentaine d’années, l’eau est devenu l’enjeu d’une bataille politique terrible entre les grandes entreprises et les forces citoyennes, avec deux questions centrales : qui maîtrise l’eau ? qu’elle est son juste prix ?

Tout au long du 20ème siècle, une architecture de l’eau s’est construite sur l’ensemble de notre territoire, associant collectivités territoriales et grandes entreprises privées de l’eau. Selon les villes, agglomérations, secteur ruraux,  l’eau était soit gérée directement par ces collectivités par le biais de régie, soit avec l’aide d’entreprises privées comme la Lyonnaise des Eaux ou la Générale des Eaux. Cette association permit de relever le défi de l’approvisionnement en eau de l’ensemble de la population sur notre territoire national.
La fin des années « 80 » va marquer une rupture dans cet équilibre.  Les collectivités doivent faire face à de nombreux investissement tant sur la question de l’eau que celle de l’assainissement, afin de répondre à des enjeux sanitaires et d’environnement. Armées de brevets, de process, les grands industriels de l’eau vont alors proposer des contrats en main à l’ensemble des collectivités, les délestant des investissements lourds. Mais la contre- partie va être de laisser la totale maîtrise de l’eau à ces grands groupes.
Si toutes les collectivités ne cédèrent à ce miroir aux alouettes, beaucoup furent heureuses de se débarrasser de ce secteur et du personnel qui allait avec.
Ce choix politique fut lourd de conséquences sur bien des aspects. Le premier fût une envolée générale des prix. La deuxième, tout aussi fâcheuse, la perte de compétence des collectivités sur les techniques de l’eau, mais aussi parfois sur la connaissance de leur propre réseau.
Bordeaux, un cas éclairant
Fin 1992 suite à un coup de force de Chaban, l’ensemble des élus communautaires décidait de voter une Délégation de Service Publique (DSP) en faveur de la Lyonnaise. Ce contrat qui est une concession, laissait l’entière gestion de l’eau à une grande entreprise privée pour une durée de 30 ans. Dès les premières semaines du nouveau contrat la Lyonnaise des Eaux décidait d’augmenter de 10% la facture d’eau pour les usagers.
Lors de ce conseil, seuls les élus communistes, votèrent contre ce contrat dénonçant son caractère inique pour les usagers, et le cadeau fait à cette grande entreprise. Dés lors, ils n’ont eu de cesse de dénoncer ce contrat et ont mené différentes batailles, notamment pour la baisse du prix de l’eau, révélant les immenses profits réalisés par la Lyonnaise (jusqu’à 13-15% de taux de profit annuel) sur le compte des usagers.
Jusqu’à une période récente, le retour en régie n’a pourtant pas été une bataille, ni pour les élus ni pour les communistes. Non pour raisons idéologiques, mais tout simplement parce qu’un retour en régie aurait coûté très cher (chiffré à 200-300 millions d’euros en 2005), car il aurait fallu dénoncer le contrat qui prendra fin en 2022.
La bataille des élus communistes, mais aussi de nombreuses associations, a permis la réappropriation partielle de la question de l’eau, pour arriver à une baisse  significative de la facture, lors du renouvellement du contrat de l’assainissement ou de la révision du contrat de l’eau. Aujourd’hui, il est envisagé la création d’une régie en 2018 sur la CUB.
L’exemple de la CUB illustre un phénomène national d’abandon des politiques des enjeux de l’eau mais aussi celui d’une bataille pour refaire de l’eau un bien public.
Cependant, la question de la maîtrise publique ne peut se limiter à la seule question de la présence d’une entreprise publique locale ( régie, service public local). En effet les majors de l’eau ont certes accumulés beaucoup d’argent, mais aussi beaucoup de savoir-faire, de techniques, des compétences. Ils sont aujourd’hui à la tête d’une véritable filière industrielle. L’enjeu de la maîtrise publique c’est aussi l’enjeu de cette filière.
Il faut donc que le secteur public décide de réinvestir dans la recherche sur les questions de l’eau (fondamentale, appliquée) et qu’il investisse dans l’ingénierie autour de l’eau. Si tel n’était pas le cas, nous pourrions avoir de belles structures publiques toujours à la merci des grands groupes privés.