Rugby : À Bègles, la mêlée solidaire transforme l’essai

L’association Ovale citoyen apprend le rugby à des réfugiés, des personnes vivant en squat ou dans la rue. Cours de français et aide administrative complètent cette expérience d’insertion qui fait des émules. Ci-dessous un reportage de l’envoyé spécial Bruno Vincens, publié dans l’Humanité du 7 janvier 2019.

 

Le froid de canard ne les a pas dissuadés. Le groupe est à peu près complet : une trentaine d’hommes et une jeune femme. Ils trottinent autour de la pelouse synthétique, effectuent des sprints sur les diagonales de ce terrain annexe du stade André-Moga, à Bègles. Après quelques assouplissements, ils touchent enfin le ballon ovale pour des oppositions par petits groupes. Un début d’entraînement classique pour une équipe qui ne l’est pas.

Les joueurs d’Ovale citoyen, pour beaucoup, ont dû quitter leur pays : Gabon, Guinée équatoriale, Guinée-Conakry, Sénégal, Algérie… D’autres ont vécu dans la rue. Deux ou trois sortent de prison. Aujourd’hui, la majorité d’entre eux dorment dans un squat, à Bordeaux. Et tous jouent maintenant au rugby ! « La plupart ne connaissaient pas ce sport il y a quelques mois », s’enthousiasme le fondateur de l’association Ovale citoyen, Jean-François Puech. En juin 2018, cet ancien joueur d’Aurillac a parlé de son projet à Fred : lui aussi a tâté du ballon ovale et vient maintenant en aide aux occupants de plusieurs squats bordelais. Il n’a pas été difficile de les convaincre de tenter l’aventure. Et c’est ainsi qu’un public très éloigné du rugby se découvre soudain une passion pour l’Ovalie. Depuis le 20 août, tous sont assidus aux entraînements du lundi soir.

 

« Ce sport porte des valeurs d’entraide et de solidarité »

 

Pourquoi le rugby ? « Ce sport porte des valeurs d’entraide et de solidarité, répond Jean-François Puech. Mais il s’agit d’aller plus loin. Nous organisons pour les joueurs des cours de français. Nous trouvons des boulots en intérim pour ceux qui ont la nationalité française et les étrangers en situation régulière. Les demandeurs d’asile ont le droit de travailler au bout de six mois, s’ils ont l’accord de la préfecture. » Ovale citoyen construit aussi un projet avec les demandeurs d’asile depuis moins de six mois : un site d’e-commerce pour centraliser les dons (vêtements, électroménager…) qui répondent aux besoins des habitants des squats.
Par un ballon ovale passe donc cette expérience d’insertion destinée à ces hommes et à cette femme cabossés par l’existence. Un ballon qu’ils se disputent joyeusement sur la largeur de la pelouse. Ces apprentis rugbymen n’effectuent pas encore de vrais placages et se contentent de ceinturer le porteur du ballon. Fred leur apprend les gestes de base : savoir libérer le cuir quand on est pris. Et puis vient une séance de rucks, cette phase du jeu plus complexe qu’il n’y paraît : « Toujours protéger le ballon ! » s’écrie Fred. La séance se poursuit par une initiation à la mêlée et s’achève par un petit match sur toute la longueur du terrain. Du vrai rugby de mouvement ! Le jeu désordonné importe moins que la joie de se saisir du ballon, de le transmettre. L’arbitre, certes, a un peu de mal à se faire entendre et Jean-François doit intervenir : « Au rugby, c’est l’arbitre qui décide. »

« Je dors dans un squat, alors le sport, ça me fait du bien »

 

Deric s’est démis l’épaule pendant son travail en soulevant un lourd colis et doit suivre ses copains du bord du terrain. « J’ai vécu dans la rue, j’ai été en dépression, raconte-t-il. Maintenant, j’ai un petit boulot, ça commence à aller mieux. » Le rugby ? « Nous avons fait des progrès dans le jeu… et nous formons presque une famille. »
Dans le vestiaire après le match, les joueurs retrouvent des forces en mangeant gâteaux et bananes apportés par le Secours populaire : l’organisation soutient Ovale citoyen et a aussi fourni les tenues de sport. Joël-Patrick participait à son premier entraînement : « Ça m’a plu, je reviendrai. » Il raconte son histoire : « J’ai dû quitter le Gabon et j’ai fait une demande d’asile il y a deux mois. » Adam, qui vient de Guinée-Conakry, l’avoue : « Au début, le rugby, ça m’a surpris. Maintenant, je commence à maîtriser les règles. » Youssef, venu d’Algérie, est encore essoufflé : « J’ai donné le maximum. Je dors dans un squat, alors le sport, ça me fait du bien. » Son compatriote Idir ajoute :

« Chaque lundi on apprend, on avance »

 

Le 12 décembre, Ovale citoyen a disputé et remporté son premier match face aux Radis noirs, d’anciens joueurs de Bègles (2 essais à 1). Ce rugby solidaire veut se propager. Une équipe similaire voit le jour à Pau. Et Jean-François Puech rêve d’une Coupe du monde des exclus en 2023, comme celle qui existe déjà en football pour les sans-abri.