APPEL : Mobilisation générale pour L’Humanité

Les juges ont examiné mercredi matin la situation économique du journal L’Humanité et ont entendu le directeur et le représentant des salariés. L’Humanité s’était placée sous la protection du tribunal de commerce de Bobigny. Celui-ci rendra son jugement en délibéré le 7 février. Dès l’annonce de cette procédure et la publication lundi de l’appel à la « Mobilisation générale pour l’Humanité » signée de son directeur, Patrick Le Hyaric, que nous publions ci-dessous, les réactions de solidarité se sont multipliées, comme ce dessin offert par Marc Large.

« Depuis plusieurs mois, nous ne cessons d’alerter sur les lourdes difficultés financières qu’affronte L’Humanité. Nous n’avons ménagé aucun effort pour les surmonter. Les lectrices et les lecteurs se sont levés en masse. En quelques semaines, plus d’un million d’euros ont été collectés grâce à leur si précieux engagement. Une nouvelle fois nous remercions celles et ceux qui y ont déjà participé et ceux qui s’apprêtent à le faire.

Cependant, nos actions n’ont pas permis jusque-là d’atteindre nos objectifs. Nous avons continué de nous heurter au refus de la mise en œuvre du plan global élaboré sous l’égide de l’État depuis la fin de l’année 2016.
Aucune banque n’a voulu à cette heure s’engager à nos côtés. Dès la fin de la période des « États généraux de la presse » en 2015, un million d’euros ont été retiré à L’Humanité au titre de quotidien à faibles ressources publicitaires quand d’autres y accédaient sans augmentation des budgets du ministère de la culture et de la communication. Ces éléments ont contribué à dégrader la trésorerie de L’Humanité notamment durant l’été dernier, alors que nous continuions à nous battre pour mettre en œuvre ce plan global. Malgré nos tenaces efforts, jusqu’aux premiers jours du mois de janvier, rien ne s’est produit.
C’est dans ces conditions que L’Humanité a été placée sous protection du tribunal de commerce la semaine dernière. Celui-ci statuera sur l’avenir de l’entreprise lors d’une audience qui se tiendra mercredi 30 janvier. Nous plaidons la continuité de l’exploitation de L’Humanité.
Il ne s’agit pas d’abord d’un enjeu comptable. C’est une question politique de premier ordre qui interroge une société soucieuse de l’expression du pluralisme des idées, de la démocratie. Au moment où tant de débats et d’inquiétudes s’expriment sur les « fabriques » de « fausses nouvelles », laisser mourir L’Humanité reviendrait à affaiblir la presse de qualité et à assécher encore plus le débat contradictoire. Au moment où les médias connaissent une telle crise de confiance, l’engagement constant de L’Humanité aux côtés des travailleurs, des milieux populaires, des « invisibles », des penseurs qui contestent le système, des créateurs qui portent haut la culture constitue un atout pour le journalisme et un atout pour l’exercice de la citoyenneté.
C’est aussi un enjeu de souveraineté pour le pays au moment où plusieurs journaux nationaux viennent ces derniers temps d’être rachetés ou recapitalisés par des groupes industriels et financiers étrangers qui lorgnent sur des activités productives de la France.
Il existe un chemin pour que vive et se développe L’Humanité. Durant l’année 2018, le nombre d’abonnés à L’Humanité et L’Humanité Dimanche a progressé et les ventes en kiosques en novembre et décembre sont bonnes. Le nombre d’utilisateurs de la plateforme numérique progresse. La Fête de L’Humanité a été un succès populaire et culturel.
Nous appelons aujourd’hui à une mobilisation exceptionnelle pour réussir.
Une multiplicité d’actions de solidarité peut être prise dans les villes, et villages, dans les entreprises, dans les universités : collecte de fonds, débats, banquets de soutien, animations de rue, campagne pour faire découvrir nos journaux…
Nous lancerons dans les prochains jours une grande campagne d’abonnements, de parrainage sous le thème « À chaque lectrice et lecteur son nouvel abonné » à L’Humanité Dimanche et à L’Humanité des débats du vendredi, pour deux mois au prix de 27 euros.
Nous proposons aux élus progressistes et républicains de contribuer à donner sa juste place à nos journaux dans les bouquets de presse des bibliothèques et médiathèques, comme dans les lieux d’accueil au public.
Nous appelons l’État à prendre de nouvelles initiatives pour défendre le pluralisme de la presse, à augmenter l’aide aux quotidiens à faibles ressources publicitaires, à ne pas démanteler les fondements de la loi Bichet de distribution de la presse.
Dès maintenant nous plaçons L’Humanité sous protection populaire et citoyenne.
Dans ce cadre, une grande soirée de mobilisation et de solidarité pour L’Humanité aura lieu le vendredi 22 février à la salle La Bellevilloise à Paris. Une multitude de personnalités ont déjà annoncé leur participation en faveur de cette mobilisation.
Une grande bataille pour sauvegarder et développer L’Humanité doit s’engager. Une des composantes historiques de la presse française ne saurait disparaître.»

Patrick Le Hyaric, directeur de L’Humanité, le 28 janvier 2019

Pour faire un don

Ils-elles soutiennent L’Humanité

Xavier Ridon – 30 ans – journaliste à Rue89 Bordeaux, directeur de la radio La Clé des Ondes

« Elles sont mon quotidien. Au pied de mon lit, sur mon canapé, avec mon café. Sur mon bureau, dans mes archives, dans mes valises. Elles sont pliées en quatre quand je les sors de mon manteau dans le tramway. Elles sont gribouillées, surtout les mots croisés. Elles s’accumulent dans ma vie au rythme du temps qu’il me manque pour les lire. Quelques fois, elles m’envahissent.
Mais, il faut l’avouer, les pages de L’Humanité sont bien moins efficaces que Sud Ouest pour laver mes vitres.
L’Humanité est mon quotidien (à part pour les vitres donc). C’est d’ailleurs un joli mot «quotidien» pour un journal, finalement très proche de «courrier intime». Un message à chaque fois différent des autres. La Une pour chaque journal c’est ce qui «viole» l’intimité des personnes pendant un bref instant en leur disant arrêtez toutes vos occupations matérielles, intellectuelles, voici ce qui compte aujourd’hui» comme le définissait le créateur de L’Autre Journal, Michel Butel. La Une de L’Humanité – comme celle de L’Humanité Dimanche – est une interpellation qui sera toute autre que celles des autres quotidiens qui, eux, se plongent dans un même bain tiède idéologiquement. L’Huma offre avec sa première page une autre perspective.
J’ai commencé à lire l’Huma lors de mes années d’école de journalisme. Il y a un peu moins de 10 ans. Cette lecture devenait une arme intellectuelle, parfois secrète, pour échapper à la machine idéologique, aux moules, aux formatages qui s’imposent d’eux-mêmes dans ces formations. Elle maintenait ma conscience éveillée. Dans la même veine, il existe bien sûr des hebdos, mensuels, bimestriels, trimestriels. Seulement le matraquage est quotidien, il nous faut donc un autre souffle quotidien – comme le sont aussi la radio et le site internet où je travaille.
Patrick De Saint Exupéry, fondateur de la revue XXI et ancien du Figaro, expliquait aux étudiants en journalisme que nous étions que, jeune-homme, il affichait dans ses toilettes les Unes des journaux qui le marquaient et nous demandait : «qui le fait ici ?» Aujourd’hui, dans mes toilettes, sur la porte, il est collé une petite citation mise en exergue dans l’Huma. C’est issu d’un meeting de François Fillon pendant la présidentielle. La chauffeuse de salle hurle : «Je vous demande de faire un triomphe à Pénélope». Un petit bout de papier qui, dans un tel moment solennel, me fait toujours beaucoup rire.
Dans mon bureau, j’ai épinglé les discours publiés en dernière page du canard avec Croizat, Jaurès et Taubira. J’ai aussi des souvenirs de reportages forts comme le premier article d’Ixchel Delaporte sur le couloir de la pauvreté en Gironde. Je venais de poser le pied à Bordeaux. Et puis, souvent, avec Tiphaine on se dit : «et tu as lu cet article ?». L’Huma me marque. Ces journaux et articles m’ont permis de comprendre là où je vis, comme les militant-e-s locaux rencontré-e-s qui sont devenu-e-s des ami-e-s.
L’Humanité est mon quotidien. Il m’informe, m’apprend, me divertit et des fois, comme n’importe qui, m’ennuie. Mais ce journal est une évidence comme le sont les ami-e-s. Et on ne veut jamais perdre ses ami-e-s alors on les soutient.»

Tiphaine Maurin – 32 ans – Suppléante et attachée parlementaire de Loïc Prud’homme député de Gironde (La France insoumise)

« Cela fait 6 ou 7 ans que je lis L’Huma. Occasionnellement au début, puis de plus en plus régulièrement, surtout à la suite de la nouvelle mise en page qui a résolument donné un coup de jeune à ce journal. J’aime lire L’Huma en tant que citoyenne, que militante, mais aussi dans le cadre de mon travail. J’y trouve une information traitée d’un point de vue social que je ne peux lire dans aucun autre titre de la presse quotidienne. Les pages de débat sont également très instructives sur le foisonnement d’idées et de solutions que peut porter la gauche. Aux personnes qui me disent ne pas avoir le temps de lire un quotidien, je leur conseille toujours la lecture de L’Huma Dimanche, un magazine qui propose des sujets de fond et de qualité sur des thématiques d’actualité ou parfois hors des sentiers battus. Et bien sûr, toujours avec l’esprit de L’Huma, c’est-à-dire d’une presse engagée et qui n’a pas peur de le dire. Ouvrir L’Huma et L’Huma Dimanche, c’est le réflexe de lecture à avoir quand on veut s’informer d’un sujet en dehors de la grille de lecture du gouvernement, du patronat ou du libéralisme, et qu’on veut une information impliquant une vision humaine de notre société. Ces titres sont fondamentaux dans le paysage médiatique et idéologique de la France. Apportons tous ensemble notre soutien ! »

Guy Juillerat de Bacalan : « Des informations qu’on ne lit pas ailleurs »

Le samedi, devant la Poste, ou le dimanche place Maran, lors des points rencontres des communistes bacalanais, Guy Juillerat propose L’Humanité Dimanche aux habitants du quartier. Il y échange avec eux, en s’appuyant sur les acquis de ses lectures quotidiennes. Lors des manifestations, on le voit également arpenter le cortège, une sacoche en bandoulière, pour vendre quelques numéros. Ces derniers temps, l’édition spéciale sur l’évasion fiscale a d’ailleurs son petit succès. Guy, 84 ans, diffuse L’Humanité depuis des décennies désormais, depuis les années 60, quand il travaillait chez Dassault.

Pour lui, L’Huma, c’est avant tout la garantie d’avoir des informations qu’il ne lira pas ailleurs. Dans sa famille, son oncle a fait la guerre de 14-18. « Il m’a raconté les atrocités qu’il a vécues. Son fils, mon cousin, s’est tapé les camps de concentration. Mon frère était dans la Résistance. Moi, j’a fait deux ans en Algérie. Je voulais comprendre les raisons de tous ces massacres. Mais les autres journaux ne les expliquaient pas vraiment, et n’expliquaient pas ce que j’ai pu trouver dans l’Huma. Ils n’avaient rien à voir ». C’est donc pour ça, pour l’information, pour que « les gens aient accès à des choses qu’ils ignorent », qu’il s’est battu. « Et que je me bats encore ».
C’est peu après son arrivée chez Dassault, en 1961, « à l’outillage » qu’il a commencé la diffusion… « On avait un copain de haut niveau qui s’occupait de L’Humanité. Mais il est gravement tombé malade, et c’est comme ça que j’ai débuté, pour le remplacer. On avait une dizaine d’Huma Dimanche et une dizaine d’Huma quotidiennes. » Il se lance, malgré les intimidations patronales. « On avait une réunion de bureau une fois par semaine, avec Jean-Pierre Bouge, un copain de Mérignac. C’est lui qui m’a dit de planter un panneau de l’Huma dans l’établi. » Vite disparu, sur ordre de la direction. « Alors on a fait une démarche en tant que communistes auprès de la direction, qui ne voulait pas qu’on fasse de politique, toujours la même rengaine quoi. Alors, j’ai collé une affiche à la machine à café. Dès qu’on nous décollait, on recollait. On s’est bagarré constamment par rapport à l’Huma dans la boîte. »
Le combat continue dans le quartier. « Quand je suis tombé à la retraite, en 1992, je suis allé voir Robert Noël, pour demander qui était responsable de l’Huma. Et il m’a dit ‘‘hé ben je crois que ça va être toi’’. J’ai eu d’abord un point rencontre sur les boulevards. Avec les abonnements sur mon secteur, on est monté jusqu’à 18 Huma quotidiennes. » Avec des camarades, il s’appuie sur les invendus pour faire mener des campagnes de promotion, comme il le fait aussi avec Les Nouvelles. « Je crois qu’au moins 50 %, voire plus, des Bacalanais ont pu avoir l’Huma en mains, avec un tract d’explications. » Avec le nouveau quartier des Bassins à flot, Guy a d’ailleurs désormais trouvé un nouveau terrain pour faire la promotion de l’Huma…

O.E.