AVE CesarE : les souvenirs s’estompent, mais je n’oublie pas

Une tribune de Vincent Taconet sur Cesare Battisti

Je n’oublie pas ta présence à Bordeaux lors d’une initiative d’Espaces-Marx autour de l’engagement. Soyons plus précis : il s’agissait d’une initiative de l’actif atelier philo (Discordances), conduite par Dominique Jobard et Philippe Caumières fin octobre 2003, se déroulant dans plusieurs lieux (cinéma Jean Vigo, salle de la Machine à Lire rue du parlement St Pierre), mariant projections et conférences, débats, échanges.
De toi, j’ai le souvenir d’un regard perçant, direct, qui n’inspirait la sympathie que parce qu’il refusait toute dérobade.
J’ai aussi le souvenir d’une déambulation-discussion rue Porte Dijeaux, au retour d’une projection-débat autour de La Chinoise de J-L Godard, ou de Ciao Bella Ciao de Jorge Amat.
Et puis, malgré ton assurance affichée, tu n’as pas manqué d’exprimer ton désarroi en venant me voir avant le débat sur l’engagement. Tu n’avais rien préparé et tu ne savais pas ce que tu allais « pouvoir dire ». Je t’ai rassuré en te demandant de faire part de ton expérience dans ce domaine, et tu l’as fait avec brio et pertinence, en écrivain et en ex-militant d’extrême gauche. Tu n’étais pas homme à faire des cadeaux cajoleurs, tu t’exprimais directement, hors de propos attendus.
Quand l’ère Mitterrand (favorable à l’accueil des ex-extrémistes italiens), a laissé la place à la présidence Chirac, tu étais menacé. Fred Vargas (La vérité sur Cesare Battisti-2004) et d’autres se sont alors battus et ont organisé ta défense, puis ont fini par contribuer à ton évasion de France, menacé que tu étais d’être renvoyé en Italie.
À Bordeaux, avec l’ami Docteur Gilles Mangard et sa compagne écrivain Stéphanie Benson, nous avons à quelques-uns mis en mouvement un Comité de soutien, mené quelques actions.
Dans cette période, la presse affirmait de façon dominante, parfois agressive, que les intellectuels et la gauche française étaient « complètement à la masse ». La preuve en était qu’en Italie il y avait unanimité, particulièrement à gauche, contre Cesare Battisti, ce tueur sanguinaire. Voire ? Quelques grands intellectuels italiens, inaudibles, ne partageaient pas ce point de vue. Au nom de quoi les Français soutenant Battisti auraient-ils été dans l’erreur quand celui-ci avait été condamné par contumace, sur le témoignage d’un chef repenti de son groupe qui avait pu ainsi bénéficier d’une confortable remise de peine ?…
Qu’importe, Cesare Battisti s’est rappelé à nous, sans le savoir, quelques années plus tard à Bordeaux. Michel Allemandou, avec son théâtre Le gai Savoir, a mis en scène et joué La cavale de Battisti à Villenave d’Ornon en janvier 2008 (dans un tryptique comportant Eva forever et Le Silence des communistes). Le même a redonné La Cavale de Battisti (avec Le silence des communistes) en novembre 2009 au théâtre du Pont Tournant.
Michel Allemandou y proposait une adaptation inventive et frémissante du texte que venait de publier C. Battisti : Ma cavale (Grasset-Rivages 2006). Cette « confession d’innocence », sans concession, était préfacée, il faut le rappeler, par le tonitruant Bernard Henri-Lévy, dont les opinions et les convictions sont totalement opposées à celles de Césarée, des années 70 aux années 2000. La défense des droits, la volonté de justice, permettent parfois, pour un temps ou pour longtemps, de ces rencontres… Et l’ouvrage s’enrichissait aussi d’une post-face de la fidèle Fred Vargas.
Depuis, on sait que celui qui passa d’Amérique latine en France, de France en Amérique latine, a finalement été livré par la Bolivie (au nom de quels avantages accordés par le Brésil fasciste ?) à l’Italie de Salvini (Sale boulot), et aboutissement d’une histoire, d’une cavale de dizaines d’années. Les médias, très hostiles à Cesare, et très oublieux du parcours de cet homme et de l’œuvre de cet écrivain, auront tout de même été un peu déçus…
Cesare, à sa descente d’avion et à son arrivée sur son hostile sol natal, n’a prêté le flanc à aucun scandale et n’a donné l’occasion à aucun commentaire désobligeant ou carnassier.
Dignité et simplicité, non menotté : chapeau, Cesare, ils t’on eu, mais tu nous a eus.
Ton arrestation et ton incarcération, assumées en toute dignité, auront fermé le bec (une fois pour toutes ?) aux viandards et aux charognards.

Vincent Taconet – 23 janvier 2019

Une pétition pour exiger l’« Amnistie pour Battisti et pour tous les faits en relation avec les années de plomb » est lancée