Le planning familial : 60 de luttes pour les droits des femmes

Le planning familial est un acteur majeur du mouvement féministe depuis 1956. Il compte une centaine d’adhérent-e-s, une trentaine de membres actifs et 3 salariés en Gironde qui œuvrent pour les droits à l’éducation à la sexualité, à la contraception, à l’avortement, à l’égalité entre les femmes et les hommes, les filles et les garçons et lutte contre les discriminations, le sexisme et les violences de genre (violences conjugales, violences sexuelles, viol…). Il reçoit, notamment, le soutien de l’ARS, du Conseil départemental, régional et de mairies en particulier pour ses actions d’éducation populaire. Nous avons rencontré Nicole Blet, membre du conseil d’administration et trésorière du Planning familial 33.

Les Nouvelles. Pouvez-vous nous rappeler l’origine de votre mouvement qui se définit comme un mouvement féministe et d’éducation populaire ?

Nicole Blet. À l’origine, en 1956, il y a une bande de copines, de militantes qui vont chercher en Angleterre ou en Hollande des préservatifs ou des diaphragmes, qu’elles cachent dans les enjoliveurs de leur voiture parce que c’est illégal. Des médecins et des juristes sont à l’origine de ce mouvement car la loi 1920 criminalisait tout ce qui limitait les naissances, jusqu’en 1945 les avorteuses étaient condamnées à mort, ce qui n’empêchait pas de nombreuses femmes d’y avoir recours avec des conséquences souvent dramatiques dues au manque d’encadrement médical. De jeunes professionnelles, une petite trentaine, confrontées à ces horreurs et inspirées des « maisons de naissance » aux États-Unis ont donc créé ce mouvement. Revendiquant une « maternité heureuse », il visait à l’époque à obtenir les moyens de réguler les naissances, c’est-à-dire la contraception.
Il a fallu dix ans de combat pour que soit votée la loi Neuwirth de 1967 qui autorise l’usage des contraceptifs. Sur l’IVG, on retient essentiellement le rôle qu’a joué Simone Weil, dont il faut reconnaître le courage, mais il y avait tout un mouvement pour porter la nécessité de le rendre légal avec des mouvements féministes comme le MLF. C’était une affaire de santé publique car il y avait des décès, des mutilations et encore plus couramment des renoncements à toute sexualité.
À partir du moment où la loi Weil a été votée, il y a eu une scission au sein de notre mouvement. Au congrès de Grenoble, s’est posé la question de poursuivre puisqu’on avait gagné la légalisation de la contraception. Les professionnelles à l’origine de ce mouvement, de milieux plutôt bourgeois, comptaient poursuivre leurs activités dans un cadre devenu institutionnel (NDLR : les Centres de planification notamment). Mais les milieux populaires avaient aussi rapidement investi le mouvement et leurs paroles de femmes s’y étaient faites entendre sur leur aspiration à travailler, à pouvoir avoir leur propre compte bancaire, sur leurs problèmes de couples, de sexualité, sur les violences conjugales… Elles ont donc voulu poursuivre, le planning familial s’est donc alors déclaré féministe et depuis on continue.

Les Nouvelles. Y-a-t-il toujours des batailles à mener en France pour la contraception, l’IVG ?

N.B. En France avec la loi Aubry, nous avons gagné l’allongement de deux semaines du délai pour l’IVG et qu’il soit gratuit ainsi que tous les examens qui lui sont liés. Dernièrement, nous avons encore obtenu que soit voté l’arrêt du délai systématique de 8 jours de réflexion ainsi que des sanctions contre les sites internet qui se déclarent « pro-vie » et racontent surtout n’importe quoi.
Mais nous continuons à nous battre sur les délais pour pouvoir avorter qui sont trop bas par rapport aux pays les plus progressistes d’Europe sur ces questions. Dans nos accueils, nous voyons encore trop de femmes qui ont dépassé le délai et partent avorter en Espagne ou en Angleterre. 80 % d’entre-elles ont dépassé le délai de 15 jours, c’est le temps supplémentaire que nous voudrions obtenir. Pour les 20 % restant, il s’agit de déni de grossesse pour des raisons pathologiques ou, comme on a pu le voir avec une femme accueillie ici, d’une grossesse conséquente à un viol peut être refoulée jusqu’à ce que les signes physiques soit trop évidents ou que l’entourage alerte. Et là, c’est la catastrophe. Nous nous battons par rapport à ce genre de situation, parce qu’en Espagne une femme enceinte suite à un viol peut avorter, c’est ce qu’a choisi de faire la jeune femme que nous avons reçue mais il a fallu lui avancer 1 700 euros pour qu’elle puisse le faire.
Il existe la possibilité, en France, d’interrompre une grossesse à tout moment (Interruption médicale de grossesse) lorsqu’il existe un danger pour la santé de la mère ou du futur nourrisson. Ce sont des décisions très encadrées, délibérées au cas par cas au sein d’une commission qui se réunit une fois par mois à l’hôpital Pellegrin. Nous nous battons pour faire reconnaître comme danger pour la mère et le nourrisson les conséquences d’un viol. Cette question commence à être évoquée dans les milieux médicaux et va faire l’objet d’un débat de bioéthique auquel nous serons associés.
De manière générale, nous disons souvent que la meilleure contraception est celle qu’on a choisie mais encore trop souvent on doit se heurter aux préjugés. Il nous arrive de devoir faire un rappel à la loi auprès de pharmaciens et s’il le faut faire un signalement à l’ARS. En Gironde, un pharmacien a été condamné 4 ou 5 fois parce qu’il refuse de vendre tout moyen de contraception. Il finira bien par être interdit de pratiquer. Heureusement, c’est une exception.
Il y a aussi des choses qui avancent. En tentant la mise en place Pass contraception pour les jeunes dans le Blayais, avec un financement de la Région, nous avons constaté que tout le monde n’a pas les mêmes droits. Il y a des territoires où les gynécologues sont débordés, les généralistes pas formés ne connaissent que la pilule, il manque de médecins, d’infirmiers/ères scolaires… Heureusement, c’est en train de changer depuis qu’on autorise les sages-femmes à prescrire la contraception et effectuer le suivi. C’est une bonne chose car il y en a beaucoup, même en milieu rural, et elles sont souvent plus ouvertes sur les questions de contraception, d’accès aux droits.
Le manque d’utilisation du Pass nous a conduit, avec le Conseil régional et l’ARS à une nouvelle réflexion et un nouvel outil : tonplanatoi.fr. Ce site permet de géolocaliser des professionnels, donne des informations sur la contraception, l’IVG, le harcèlement, les violences, le viol avec la possibilité de discuter en direct par tchat sur créneaux horaires. Ça a l’air de bien fonctionner, le seul frein, et il est quand même de taille, c’est que l’Éducation nationale a refusé de rentrer dans le projet à cause du nom qui pourrait évoquer des sites de rencontres sexuelles.

Les Nouvelles. Votre mouvement a participé à des actions visant à alerter sur le manque de solutions d’hébergement pour les femmes victimes de violence en Gironde. Où en est la situation ?

N.B. C’est en effet une bataille que nous menons depuis longtemps et les chiffres sont horribles. Lorsqu’Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir, il a annoncé qu’il ferait des violences faites aux femmes une grande cause nationale avec l’ouverture de 10 centres d’accueil en France. Plusieurs projets ont été déposés à Bordeaux mais aucun centre n’a ouvert dans le grand Sud Ouest et on sait depuis qu’il s’agit d’hébergement pour toutes les victimes de violence et pas spécifiquement pour les femmes. Par contre maintenant, on connait les chiffres précis. Il existe un Centre d’hébergement et de réinsertion sociale (financé par l’État) dédié aux femmes victimes de violence dans la métropole bordelaise. Ce lieu sécurisé, fermé nuit et jour est géré par l’Association pour l’accueil des femmes en difficulté (APAFED) a accueilli 71 femmes et 72 enfants en 2017 alors que 641 femmes ont demandé un hébergement d’urgence… 641 femmes souhaitaient partir de chez elles parce qu’elles y étaient en danger, 71 ont pu être hébergées… Ces femmes, nous les recevons ici, nous faisons le tour des structures d’hébergement d’urgence et le plus souvent on ne trouve pas, même quelque chose qui ne serait pas adapté à leur situation, leur fragilité. C’est ahurissant. Soit elles se retrouvent chez des amis, dans la famille mais certaines se retrouvent aussi à la rue, dorment dans leur voiture, quand elles ne retournent pas chez elles se faire frapper.
Il y a un an, nous avons « pris notre bâton de pèlerin » pour faire le tour des député-e-s nouvellement élu-e-s. Tous nous ont reçu, tous ont partagé le constat.
Nous avons aussi participé à un sit-in devant l’hôtel de ville de Bordeaux pour sensibiliser à la situation. Nous y avions rencontré Cendrine Léger, déléguée départementale aux droits des femmes.
À Mériadek, depuis quelques jours, les femmes qui se retrouvent au commissariat en pleine nuit pour porter plainte contre un compagnon violent, peuvent désormais dormir à l’hôtel grâce à un budget débloqué par la délégation aux droits des femmes. Jusque-là, elles finissaient la nuit dans la salle d’attente, avec leurs enfants parfois.
La maison d’Ella a ouvert ses portes le 4 février, c’est le Centre Accueil Consultation Information Sexualité (Cacis) qui a porté ce projet et réussi à obtenir les soutiens de la mairie, de l’ARS, etc. L’idée est de rassembler en un même lieu toutes les permanences (médicales, psychologiques, juridiques…) pouvant être nécessaires et utiles à des femmes fragilisées par les violences qu’elles ont subies. C’est un beau projet mais ce n’est pas de l’hébergement.
Dans le langonais où notre mouvement ouvre une structure, le sous-préfet va nous inviter à la prochaine réunion avec la gendarmerie pour voir comment ils font mais il nous a prévenus qu’il n’y avait pas de moyens, nous allons voir avec les mairies du secteur.
À Cudos, des gites municipaux sont mis à disposition mais sans accompagnement ni suivi.
À Audenge, les « Femmes du Bassin » ont un logement social de 4 places qu’elles gèrent bénévolement. Dans le Médoc aussi, un logement social de 4 places a été mis à disposition d’une association, l’ACVF, qui le gère également avec des bénévoles.
Mais quand une femme, tous les 2 jours et demi, meurt sous les coups de son compagnon, la protection des femmes victimes de violence ne devrait pas reposer sur des bénévoles.
À Bordeaux, la mairie a réquisitionné un appartement de la ville, un deuxième devrait l’être prochainement et un travail serait en cours avec les bailleurs sociaux pour que 10 logements HLM soient alloués à l’Association pour l’accueil des femmes en difficulté (Apafed).
Des choses avancent mais cela reste des bouts de ficelles. Donner en effet plus de moyens matériels mais aussi humains à l’Apafed pour un vrai accueil adapté, sécurisé pourrait être un moyen de répondre aux besoins.

Propos recueillis par Christelle Danglot