Contre les réformes Blanquer : Tous debout

Ce sont des enseignant-e-s très en colère que nous avons rencontrés sur la manifestation du 4 avril à Bordeaux. Si leur statut les préoccupe, s’ils dénoncent la perte de leur pouvoir d’achat, la dégradation de leurs conditions de travail comme tous les fonctionnaires menacés par les suppressions de postes, c’est tout de même d’abord le sens de leur mission de service public de l’Éducation qui les mobilise. De toute façon tout est lié mais ils s’inquiètent particulièrement des questions d’équité sociale, d’égalité des territoires, du type de citoyen-ne-s que l’on veut former pour demain, de l’avenir des enfants, des jeunes, en particulier des plus défavorisés. Signe du manque de confiance envers leur ministre et leur administration, si elles ou ils nous confient volontiers leur point de vue, presque tou-te-s ne souhaitent pas être idenditifé-e-s.

Adeline est enseignante dans une école de Dordogne : « le ministre dit que nous racontons des bobards mais plus je lis la loi, et surtout le texte d’accompagnement, plus je suis convaincue que ce qu’il veut c’est bien rattacher les écoles au collège avec un directeur qui passera une journée dans chacune d’elles. Ça va coûter moins cher mais que devient le lien social ?
Pour l’intégration des enfants handicapés, on nous demande de faire mieux avec moins, avec des personnels qui vont juste être formés 60 h. Quand vous avez déjà 30 élèves dans une classe, comment vous travaillez seule l’inclusion d’un élève handicapé ?
L’article 1 de la loi dit bien que les enseignants sont passibles de sanctions disciplinaires s’ils disent du mal du ministre, du contenu de l’enseignement ou de l’établissement. Ce n’est pas du musellement ça ? Et je ne parle même pas de mon statut, de mes conditions de travail… Je parle d’enseignement. Tout n’est pas mauvais bien sûr mais tout doit être passé pour la prochaine rentrée de septembre. Nous, on voudrait pouvoir en discuter. »

Sandrine, est enseignante en établissement régional d’enseignement adapté (EREA) : « Nous sommes tous là pour défendre l’école dans sa globalité. Mais pour l’enseignement adapté, il y a de moins en moins de moyens, il y a un projet global de l’éliminer. Ils ont commencé par supprimer les classes de Segpa en 6e mais un enfant ou un jeune qui n’est pas dans une classe adaptée, dans une classe de 30 il décroche et décrocher de l’école, c’est décrocher de la société. Les gens qui ont les moyens auront toujours la possibilité d’aller dans le privé mais nous, nous voulons un enseignement gratuit, pour tous.

Anne-Marie est Conseillère principal d’éducation (CPE) : « À la clôture des vœux sur Parcoursup, nous avons constaté une augmentation des tentatives de suicide, de dépressions, d’absences pour maladie, de décrochages. Ils ne sont pas idiots, ils lisent, ils s’informent et ils voient bien que l’avenir n’est pas tout rose. Soit les élèves sont extrêmement angoissés, soit ils sont perdus, soit ils décrochent, soit ils ont eu l’assurance par une officine d’école privée d’être reçus et préfèrent bachoter chez eux. Heureusement, c’est encore à la marge mais ce n’est aussi que la deuxième année de Parcoursup et du développement de ces écoles supérieures privées. Je suis très inquiète pour l’avenir de l’enseignement public.
On nous a déjà beaucoup réduit les effectifs, nous étions 5 CPE il y a 20 ans, nous sommes 2 aujourd’hui avec le même nombre d’élève, à peu près, c’est-à-dire 1600. Nous sommes pourtant chargés d’animer la vie de l’établissement, de conseiller le chef d’établissement dans la politique éducative, et surtout d’assurer le suivi des élèves, en particulier leur assiduité avec les professeurs principaux. Depuis 2003, avec la deuxième phase de décentralisation et l’instauration des Établissements publics locaux d’enseignement, chaque ministère répond, de par ses réformes, à une demande de l’OMC de privatiser, de marchandiser les savoirs. On est en plein dedans. Les réformes sont cloisonnées et le monde du travail est affaibli, ce qui fait que les gens ne voient pas la logique d’ensemble, sans compter qu’on est vite taxé de complotisme. »

Sur la Rive droite de la métropole, entre les différents degrés (écoles, collèges, lycées), des différentes villes (Cenon, Lormont, Floirac), avec des enseignants, des personnels, des parents, des citoyens, des élus, depuis plusieurs semaines la convergence se construit pour la défense de l’école. Nous publierons la semaine prochaine, le témoignage de Vincent Couturier-Lopez, enseignant à Cenon sur le long travail d’information et de décorticage des différentes réformes.

Marie et Éric de la CGT Éduc’action : La réforme en lycée pro pour former des citoyens serviles

Marie et Éric de la CGT Éduc’action parlent de la situation du lycée professionnel Henri Brulle à Libourne. Un établissement qui accueille environ 450 élèves dans des filières comme l’industrie, le bois, le bâtiment, le tertiaire…

Ils rappellent la réforme de 2009 qui avait déjà réduit d’un an le cursus, restreignant l’apprentissage des savoirs généraux. « C’est à nouveau le cas avec cette réforme, il y a moins d’heures de maths, de français, d’art appliqué… », constatent les enseignants. « Nos élèves sont déjà pour beaucoup dans une grande précarité, une grande misère sociale, tout est fait pour ne surtout pas en faire des citoyens éclairés ». Les chiffres cités par les enseignants d’Henri Brulle sont en effet édifiants : des élèves issus à plus de 60% de classes sociales professionnelles défavorisées (plus de 10 points au-dessus de la moyenne nationale), un taux de pauvreté pour la ZAP (Zone d’animation pédagogique) de Libourne de 15,2% (Gironde 12,6%), un taux de chômage des jeunes qui atteint plus de 32 % et un taux de handicap chez les jeunes 3 fois plus élevé que les 9 autres ZAP de Gironde. « Les enfants issus de milieux très défavorisés ont une maîtrise des savoirs de base fragile, ils ont donc besoin d’un taux d’encadrement supérieur. Or, la visée de la réforme du bac pro est d’en faire des citoyens serviles avec un enseignement au rabais qui ne permettra pas de consolider les bases. Ce qui est proposé c’est une formation proche du compagnonnage avec cette idée du “chef d’œuvre” à réaliser. C’est une véritable usine à gaz, un exercice d’équilibriste et un tour de force pour qu’on adapte l’enseignement général au “monde” professionnel. Les collègues sont très en colère. On ne se reconnait plus dans ce que l’on nous demande de faire. »
« Tout cela est prévu pour la rentrée 2019 alors que la loi impose, normalement, un délai d’un an entre la publication des “programmes” et son application pédagogique sur le terrain. Cette absence de délais et de temps de réflexion va nous amener à travailler sous pression et de multiplier les temps de concertation sur notre temps libre et nos vacances, d’été notamment. De plus, si la majorité des enseignants ne connaissent pas les nouveaux programmes et les nouveaux référentiels, c’est que tous ne sont même pas publiés. Par contre, on vient de constater, notamment en lycée général, que certains éditeurs de manuels avaient déjà envoyé des specimens aux enseignants qui intégraient ces nouveaux programmes. Voilà un témoignage criant de l’intérêt que le Ministère porte à la concertation et à l’avis des enseignants ! »
Les enseignants s’inquiètent aussi du risque d’annualisation des services « puisque la co-intervention et le Chef d’œuvre aussi, certainement, pourront se faire de façon hebdomadaire mais aussi sur un regroupement d’heures à un moment de l’année ». Professeurs et élèves pourraient donc avoir plusieurs emplois du temps, avec plus ou moins d’heures de cours. « L’annualisation des services est un rêve libéral depuis des années. La cour des comptes a recommandé l’annualisation des services mais pour l’instant personne ne s’est risqué à nous l’imposer. Avec cette mesure, les obligations réglementaires de services hebdomadaires propres à chaque statut particulier, définies en maximas hebdomadaires de cours, seraient alors condamnées à disparition, au mieux se trouveraient réduites à un rôle de simple horaire de référence dans le cadre de l’annualisation sur la base de 1607 heures ».
Dans une motion votée à l’unanimité du Conseil d’administration du lycée, le 29 novembre 2018, parents et enseignants regrettent « l’indifférence des instances rectorales et régionales » face à « la situation extrêmement préoccupante de l’établissement ». Outre cette « réforme, idéologiquement marquée par une vision libérale et utilitariste de la formation professionnelle sous statut scolaire », qui aggravera les difficultés scolaires des élèves, ils dénoncent le matériel obsolète, le manque de ressources, l’orientation forcée…
Mercredi, une réunion publique était organisée à la salle des fêtes de Libourne. Enseignants, parents, citoyens étaient invités à venir débattre de l’école et des réformes Blanquer.

Propos recueillis par Christelle Danglot