Fin du grand débat : Le dévoiement de la démocratie

Cette semaine, la synthèse du grand débat national a été restituée par le gouvernement. Devant les députés, mardi, le premier ministre s’est contenté d’un exercice d’autosatisfaction, laissant le dernier mot au président de la République, qui doit annoncer des mesures concrètes la semaine prochaine. Vu l’interprétation des résultats, il est clair qu’aucune ne calmera la colère populaire. Le gouvernement mise d’ailleurs davantage sur la force pour cela.

Le ministre Sébastien Lecornu l’assure : le grand débat national a « redonné » à la société française son « vrai visage ». À savoir une France qui, comme le martèle le gouvernement, voudrait réduire les impôts et la dépense publique. Le mouvement des gilets jaunes avait, dès novembre 2018, réclamé davantage de justice fiscale, le retour de l’ISF – soit une hausse de l’impôt pour les plus riches – et une meilleure progressivité. Voilà que la Macronie, après un grand débat en partie orchestré par le président de la République, retient tout simplement qu’il en faut moins et que l’ISF peut rester à la poubelle. Seuls 10 % des participants à cet exercice sont en effet favorables à son retour, selon le document réalisé par OpinionWay, qui a analysé les réponses envoyées sur la plateforme grandebat.fr. En contradiction totale avec toutes les enquêtes et tous les sondages réalisés depuis des mois, selon lesquels 77 % des Français exigent le rétablissement de l’ISF. Un décalage sans doute lié à la méthode utilisée. Le grand débat, dont les questions et les thèmes ont été préparés par l’Élysée, n’a pas été suivi à proportion égale par l’ensemble des Français. 76 % des participants sont par exemple propriétaires, 65 % diplômés de l’enseignement supérieur et enfin 77 % sont retraités selon le Cevipof.
Mardi, devant l’Assemblée nationale, le premier ministre n’a strictement rien annoncé. Il s’est surtout félicité de l’exercice orchestré par l’Élysée pendant des mois pour étouffer les fortes revendications exprimées dans le pays. La baisse du pouvoir d’achat et la difficulté à vivre dignement ? Tout cela vient de la crise de 2008, « dont nous n’avons pas fini de subir le choc », élude le chef du gouvernement. La colère exprimée sur les ronds-points ? « Elle a des racines anciennes », relativise-t-il. Rien n’est de la faute du gouvernement, qui a pourtant multiplié les cadeaux fiscaux en faveur des plus riches, au détriment de l’intérêt général.

Seulement une erreur de « méthode » sur la taxe sur les carburants

Édouard Philippe reconnaît seulement une erreur de « méthode » sur la taxe sur les carburants, qui a mis le feu aux poudres en novembre. Mais aucune erreur « d’ambition ». Pire, l’hôte de Matignon assure sans rire que les résultats du grand débat valident la politique menée par l’exécutif. Édouard Philippe a ainsi ressorti ses poncifs sur le « ras le bol fiscal » qu’il ressent dans le pays, alors même qu’il lui est impossible d’entendre les mots « justice fiscale ». « On l’aura compris, la fin du grand débat n’ouvre pas la voie à un nouveau chapitre de l’action gouvernementale », mais à une « accélération de la politique répressive sur le plan fiscal, social, écologique et démocratique », a répondu André Chassaigne, chef de file des députés PCF, qui rappelle que les Français attendent trois choses : « plus de pouvoir d’achat, plus de services publics et plus de démocratie ».
Dans une interview donnée au journal L’Humanité, mercredi, Loïc Blondiaux, Spécialiste de la participation du citoyen au débat politique relève que, dans un premier temps, la réponse apportée au mouvement des Gilets jaunes a pu sembler démocratique en offrant des espaces de débat : « Avec ces moyens-là, c’est inédit à l’échelle de l’histoire et à l’échelle mondiale ». Mais il critique « la volonté explicite du gouvernement de s’en servir pour sa communication » et « la manière dont on a contraint les citoyens par des questions fermées et biaisées sur la plateforme numérique… » « Dire, comme l’a fait Édouard Philippe, que les Français n’ont voulu ni du RIC ni du rétablissement de l’ISF est quelque chose de problématique : il n’y a pas eu de question fermée sur le RIC sur la plateforme numérique. Dans les sondages, les trois quarts des Français se prononcent pour… Si on regarde cette fois les contributions libres envoyées, le RIC ou l’ISF occupent une place tout aussi importante que celle de la fiscalité ». Une manière de traduire un exercice démocratique « abusive et gênante pour l’idée même de démocratie participative ».

Une sortie par la force et la peur

À défaut de répondre aux aspirations ou de convaincre, le gouvernement a décidé d’utiliser la force, de faire régner la peur. Les rendez-vous du samedi à Bordeaux en ont été témoins alors que la participation des « black bloc » y était moindre. « Les forces de l’ordre viennent au contact, ils fouillent, humilient, on est poussé, parqué, arrêté pour un rien », affirme Pierre des gilets jaunes de Sainte Eulalie. Le pire, c’est que ça marche, les gens commencent à avoir vraiment peur, il faut bien avouer que nous étions moins nombreux ce samedi que celui d’avant. En effet, il y quinze jours, en réponse à l’appel à une ville morte du nouveau maire de Bordeaux, le cortège était dense, nombreux étaient venus y défendre le droit de manifester.
Samedi dernier, profitant sans doute d’une participation en baisse et « parce qu’ils veulent à tout prix faire coïncider la fin du grand débat avec la fin du mouvement des gilets jaunes », dit Pierre, il semble que police et gendarmerie avaient reçu l’ordre de mettre la pression sur les photographes de presse et les journalistes qui se sont vus confisquer leur matériel de protection, casques, lunettes mais aussi les Streets Medics (ou croix bleues), ces personnels soignants bénévoles, présents depuis le début du mouvement pour soigner les blessés en attendant l’intervention des pompiers ou autres équipes de secours. Des témoignages sur les réseaux sociaux affirment que la quasi-totalité d’entre eux s’est fait confisquer son matériel de protection et de soin, certains auraient également été interpellés et placés en garde à vue.
Pendant ce temps, des gilets jaunes du Médoc ont profité du week-end portes ouvertes dans les châteaux pour dénoncer la mainmise de sociétés d’assurances et de vastes groupes financiers sur les grandes propriétés viticoles (lire l’article d’Ixchel Delaporte dans L’Humanité du lundi 8 avril). Tandis qu’à Saint-Nazaire, un millier de délégués de toute la France, à travers 250 délégations, se sont retrouvés pour la deuxième « AG des AG » qui vise à structurer le mouvement. L’idée d’une structure à l’échelle des communes, voire même en investissant les conseils municipaux, et un réseau national semble en avoir émergé.

Avec L’Humanité