Conditions de vie des enfants de familles migrantes : Le coup de gueule des enseignants de l’école F. Buisson à Bègles

Les enseignants de l’école Ferdinand Buisson à Bègles – qui accueille un certain nombre d’enfants de familles migrantes – ont poussé un coup de gueule dans une lettre ouverte adressée aux élus, aux institutions auxquels ils demandent de prendre leurs responsabilités, citant la Déclaration des droits de l’enfant.

« Ils se prénomment Anastasia, Eljion, Elisha, Jona, Erdion, Haniel, entre autres. Ce sont nos élèves. Nous les côtoyons tous les jours dans nos classes. Nous les voyons tristes, malades, parfois même ils ont faim. Nous voyons leurs parents inquiets. Ces mêmes parents qui parfois osent se confier à nous, souvent en larmes. Ils viennent à l’école, tous les jours. Ils sont sérieux, tout comme leurs parents. La trêve hivernale étant finie depuis le 1er avril, de nombreuses familles de l’école sont concernées par des expulsions à venir, certaines sont déjà à la rue. (…) Nous les aidons à trouver un logement. Parfois nous parcourons Bègles ou les alentours à la recherche d’un squat. Nous faisons des collectes pour quelques nuits d’hôtel. Nous leur trouvons des couvertures ou de la nourriture. Nous les hébergeons chez nous, avec nos propres familles, dans notre foyer. Nous leur permettons de prendre une douche à l’école. Nous sommes prêts à les accueillir jour et nuit dans l’école si besoin. Nous sommes en 2019, en France et nous sommes enseignants de l’Éducation nationale. Et nous sommes en colère. » Voici un extrait de la lettre à l’initiative de laquelle est Laurent Joubert, militant Resf et Sud-Éducation, enseignant dans cette école de Bègles qui accueille des enfants de familles migrantes, de Syrie, des Pays de l’Est (Bulgarie, Albanie, Roumanie), d’Afrique noire, et qui vivent dans la plus grande précarité, nous explique-t-il. La fin de la trêve hivernale et une famille qui, à nouveau expulsée, est hébergée par une enseignante, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. « Cette famille avait déjà été hébergée par une autre de mes collègues l’été dernier. Ça se répète d’année en année. Je me suis rendu compte que des collègues prenaient des initiatives comme de permettre à des petits de se doucher dans l’école. Ça m’a beaucoup touché. J’ai donc proposé de faire une lettre ouverte. Notre coup de gueule c’est de dire qu’on fait le job à la place des institutions. On en a marre qu’on nous félicite de notre solidarité, c’est normal qu’on le fasse, c’est humain mais ce n’est pas à nous de le faire. On palie aux manquements des pouvoirs publics. Quand on dit que les familles se confient à nous en pleurs, on ne cherche pas à faire du Zola, c’est une réalité à laquelle nous sommes confrontés régulièrement. » Difficile en effet, de fermer les yeux sur cette réalité lorsqu’elle s’incarne par la présence d’un enfant. « Car chaque jour, quel que soit le temps, quelles que soient les conditions dans lesquelles elles ont passé la nuit, les familles amènent leurs enfants à l’école », explique l’enseignant. Le militant a le sentiment que pour les familles bulgares, albanaises, roumaines, en particulier, les mêmes situations se répètent d’année en année. « Les familles passent de squat en squat. Chacun se renvoie la balle sur la métropole en disant qu’il faut que ça se règle de manière communautaire mais rien de concret n’est fait. Il y a plusieurs années, c’était les Kurdes qui subissaient ça, même avec les menaces qui pesaient sur eux dans leur pays d’origine. On est capable dans ce pays de trouver un milliard d’euros pour réparer une église mais pas pour héberger des familles à la rue… »
Laurent Joubert regrette également le « grand silence du rectorat » sur ces situations qui concernent pourtant des enfants scolarisés.
Le militant participait aux États généraux des migrations, le 14 avril dans le cadre de Bienvenue, comme témoin des « faits inacceptables » qui font l’objet d’un cahier pour dénoncer à côté de celui des alternatives pour proposer (voir sur le site : eg-migrations.org).
« C’était très émouvant car ce sont des choses que je prends beaucoup à cœur. On s’en serait bien passé de devoir mobiliser tout ce réseau associatif mais sentir qu’il y a une vraie solidarité, une vraie entraide et qu’on n’est pas seul, ça fait du bien. Mais si cette solidarité est normale, humaine, quid des institutions ? Est-ce qu’on n’a vraiment pas les moyens d’aider ces familles ? Moi, je crois que c’est un manque de volonté politique ».

Du côté de la tour F…

La solidarité se poursuit aussi autour des familles qui occupent les logements en attente de rénovation dans la tour F de la cité Thorez. « Le soutien de la Mairie de Bègles et des différents services et acteurs sociaux concernés (MDSI, CCAS, associations de solidarité…), le soutien des élu-e-s locaux, départementaux et nationaux du territoire, des associations impliquées auprès des migrants, ont permis jusqu’à maintenant de “stabiliser” la situation », explique Dominique Belougne qui avait mobilisé autour des menaces d’expulsion de ces familles albanaises. Pour lui, il s’agit aujourd’hui de trouver des solutions pérennes, « notamment en obtenant du gouvernement français qu’il reconnaisse la situation difficile du peuple Albanais, dont plus de 10% des ressortissants ont quitté leur pays pour des raisons multiples, et leur accorde un statut de réfugié.  La municipalité de Bègles engage une démarche dans ce sens ».
Le bailleur VILOGIA semble s’être, lui, engagé à laisser les familles tranquilles jusqu’à l’été et ne fermerait pas la porte à la possibilité de trouver une issue légale à leur situation mais les procédures d’expulsion restent actives.  
Un moment de partage, d’échange et de solidarité sera organisé le dimanche 19 Mai, de 10h à 17h, à Mussonville, dans la salle à l’entrée du parc. Y sont invités « tous les acteurs institutionnels ou associatifs, les citoyens, les habitants du quartier et de la Cité Maurice Thorez, toutes celles et ceux qui s’intéressent à la question des migrants et de leur accueil en Europe et en France ».

Christelle Danglot