Journée du souvenir de la déportation : Du fond de l’enfer, ils ont trouvé les ressources pour être solidaires

Dimanche 28 avril, à la mairie de Bègles, était célébrée la Journée du souvenir de la déportation, consacrée au souvenir de celles et ceux, sans distinction, qui ont subi l’horreur des camps de concentration et d’extermination de l’idéologie nazie. Vincent Bordas était chargé du discours par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP) de Bègles. Ci-dessous son discours.

Cette journée est consacrée au souvenir de la déportation, au souvenir de celles et ceux, sans distinction, qui ont subi l’horreur des camps de concentration et d’extermination de l’idéologie nazie.
36 béglais sont morts en déportation. Le plus jeune, Serge Guerstein y est décédé à l’âge de 16 ans le 10 février 1944, le plus âgé Bernard Brittman à 74 ans le 3 février 1944.

Beaucoup ont été déportés en tant que démocrates, communistes, opposants, résistant ou gaullistes. Pour les juifs, la déportation était une des étapes de l’extermination décidée par l’idéologie nazie ; entreprise malheureusement soutenue par les agissements du gouvernement de Vichy et du maréchal Pétain. Beaucoup d’autres furent déportés car différents, tout simplement : tziganes, homosexuels, handicapés, francs-maçons …

Malgré l’horreur de leur situation, certains ont survécu et pu témoigner pour leurs frères disparus. On a décompté 25 béglais revenus des camps de la mort. Eux et leurs familles ont souffert le restant de leurs jours, dans leur chair et dans leur âme, des cruautés qu’ils avaient subies.

J’ai eu la chance de recueillir les mémoires de Simone Rossignol, qui fut maire de Bègles de 1971 à 1984, et sœur de Georges Durou, président de la section béglaise de la FNDIRP, dernier rescapé béglais de la déportation. Nous avons évidemment une pensée pour lui qui est, comme toujours, de tout cœur avec nous à défaut d’y être physiquement.

Les moments où Simone parlait de la déportation de son frère ont été les plus difficiles pour elle, comme lorsqu’elle évoquait le souvenir de René Duhourquet, lui aussi maire de Bègles et lui aussi déporté (à Dachau) avant que son fils Serge ne soit fusillé à Souge.

Simone parlait de cette absence, de leur inquiétude et elle parlait des premiers jours de la Libération ; ceux pendant lesquels les drapeaux tricolores fleurissaient dans le quartier Birambits et pendant lesquels les voisins fêtaient la victoire contre l’Allemagne nazie. Tous dans le quartier avaient mis le drapeau tricolore aux fenêtres. Tous sauf la famille Durou, qui attendait avec anxiété le retour de Georges. Et lorsqu’il revint, en juin 1945, elle comprit que le regard de son frère ne serait jamais le même.

Simone, Georges, comme mes propres grands-parents et comme beaucoup de familles béglaises porteuses de cette histoire, ont ensuite consacré une part importante de leur vie à la lutte contre le racisme et contre l’exclusion, dans l’espoir que plus jamais le monde ne connaisse de telles périodes. En cela, même si le combat n’est jamais fini, nous leur devons beaucoup. Les générations suivantes, les nôtres, ont le devoir de le poursuivre ce combat. Et les occasions ne manquent pas.

Les attentats meurtriers que vient de connaître le Sri-Lanka nous le rappelle cruellement. Tout comme nous l’avaient rappelé les attentats de Paris et Nice, ces dernières années. Au Mali, il y a un mois à peine, une centaine d’habitant du village d’Ogossagou étaient assassinés. Leur crime ? Appartenir à la mauvaise ethnie, selon leurs meurtriers. Mauvaise ethnie aussi pour les Roms de région parisienne chassés il y a quelques semaines, sur la foi de rumeurs dignes du moyen-âge. Ne vivons-nous pas cette époque terrible où le président américain consacre l’essentiel de son énergie à la construction d’un mur pour empêcher les miséreux de pénétrer son pays ?

Le repli sur soi a le vent en poupe et les dirigeants, en Europe particulièrement, en sont le reflet. Je pense évidemment à l’Italie, à la Pologne ou à la Hongrie. Face à de tels replis, le rôle de la France devrait être d’ouvrir des fenêtres d’espoir pour tous, d’insuffler de la fraternité dans cet océan de haine. Voilà pourquoi il n’est pas acceptable d’entendre un ministre dire que les organisations humanitaires font le jeu des passeurs de migrants.

A Souge, il y a quelques années, mon père racontait lui aussi la fuite de sa grand-mère avec ses enfants dans les bras. Son mari arrêté, elle avait peur et partait sans rien vers le Lot-et-Garonne, pour s’abriter. Heureusement, quelques portes se sont ouvertes. C’est le même défi auquel nous sommes confrontés face à des jeunes, des familles, venus du continent africain ou d’Europe de l’Est avec parfois le même regard perdu et traumatisé qu’a vu Simone Rossignol dans les yeux de son frère revenu.

On pourrait désespérer de la situation mondiale. Mais il faut constater que si le ventre d’où surgit la bête immonde est toujours fécond, le réseau solidaire et les gestes de fraternité arrivent aussi. Et, comme souvent dans son histoire, la ville de Bègles en est riche. D’abord elle accueille un nombre important de squats, de familles en détresse dont il faut scolariser les enfants et accompagner les adultes ; c’est une tâche ardue quand d’autres villes ferment les lieux d’accueil potentiels. Ensuite, c’est ici qu’est né – pour ne parler que de cela, ces derniers mois le club de rugby Ovale citoyen, qui réunit des réfugiés, des sans domiciles, et tous ceux qui le veulent pour refaire société autour du sport. Aidée par le club de rugby de Bègles, par la ville et par bien d’autres acteurs, cette initiative est une de celles qui portent encore le message des déportés revenus de l’enfer. Ovale citoyen travaille d’ailleurs en lien étroit avec le comité de Bègles du Secours populaire, une association dont le président, Julien Lauprêtre vient de nous quitter ; il avait été enfermé à l’âge de 17 ans aux côtés de Missak Manouchian et des résistants de la Main d’œuvre ouvrière immigrée (MOI), connus sous le nom de ceux de l’Affiche rouge.

En un mot et pour finir, si Jo Durou, si Julien Lauprêtre, si toutes et tous leurs camarades ont su trouver les ressources au fond de l’enfer pour être solidaire, en aidant les plus faibles, en partageant le quignon de pain qui restait, pourquoi serions-nous incapables, nous, ici et maintenant, de retrouver ce chemin de la solidarité ?