Protection de l’enfance et Emmaüs : Il y a toujours urgence pour les enfants et les salariés

Depuis quelques temps, il ne se passe plus une semaine sans qu’on évoque la situation d’Emmaüs Gironde, de son président Pascal Lafargue, des enfants accueillis dans les établissements gérés par son pôle enfance, de leurs salariés. Des associations avaient tiré la sonnette d’alarme à l’automne dernier et engagé un certain nombre de démarches. Il semblerait qu’ils soient enfin entendus mais la CGT demande qu’enfants et salariés soient mis sous protection, vite…

Une pleine page dans Sud Ouest du 14 juin dresse un portrait de Pascal Lafargue, président d’Emmaüs Gironde, « pionnier de l’économie sociale et solidaire » « dans la tourmente ». Le « mastodonte de l’humanitaire » a été exclu d’Emmaüs France, il est soumis à un contrôle financier de la part du Fisc et de la préfecture, les compagnons du bric brac de Parempuyre d’ Emmaüs Aquitaine – également présidé par Pascal Lafargue et géré par le même conseil d’administration – avaient accueilli leur président, fin mai, par une grève et n’auraient repris le travail qu’après avoir obtenu l’assurance que ce dernier et son conseil d’administration se retireront d’Emmaüs Aquitaine fin juin.
Finalement, le quotidien régional évoque une « myriade d’entités satellites, contrôlées par Pascal Lafargue, encadrées de conseils d’administration rassemblant les mêmes personnes depuis des années. Ces structures se facturent souvent entre elles ». Sans compter un goût prononcé pour le travail en famille, ou entre amis… « On y embauche la sœur, le beau-frère, la fille ou fils de membres de la direction ou d’élus, et pas des moindres, la directrice d’un pôle est la femme du directeur d’un autre pôle, etc. », explique Martine Servin de la CGT Action sociale. Car si aujourd’hui le ciel semble tomber sur la tête de l’association et ses multiples structures satellites, c’est que les salariés ont parlé, les syndicats (CGT et SUD) ont relayé, les associations qui travaillent avec des mineurs étrangers ont alerté. « Ça ne date pas d’hier, poursuit Martine Servin, mais la terreur, enfin, ça ne marche plus. Aujourd’hui le scandale est tel que ça ne peut plus s’arrêter mais il faut prendre des mesures, vite, car les enfants qui déjà subissent pour des raisons diverses des conditions de vie difficiles ne doivent pas être sacrifiés. Parce que les salariés du pôle enfance d’Emmaüs Gironde sont traumatisés. Une douzaine de salariés ont été licenciés, qui réparera ? »
Tout a commencé quand fin 2017, Pascal Lafargue prend la main sur l’association du Gardera qui gère deux lieux d’hébergement et d’accompagnement éducatif pour mineurs suite à une mesure de placement : le foyer du Gardera à Langoiran et la Maison d’enfants à caractère social (MECS) Home de Mazères à Langon. Début 2018, Emmaüs Gironde absorbe l’association et ses deux établissements et le département (en charge de la protection des mineurs) lui confie la gestion d’établissements à Martillac, Parempuyre, Mérignac et Talence. Le Pôle enfance Emmaüs Gironde Home de Mazères et Gardera est créé. Le Département qui doit faire face à une arrivée importante de mineurs étrangers isolés en confie l’accueil à Emmaüs. « Très vite, cet accueil s’est révélé indigne », rappelle la syndicaliste. En effet, il avait fait l’objet d’une conférence de presse le 22 novembre à Bordeaux par les associations regroupées au sein du collectif Mineurs isolés étrangers (voir notre édition du 29 nombre 2018), en particulier pour l’établissement l’Hermitage à Martillac. Depuis, après contrôle du Département, ce dernier a été fermé ainsi que celui de Parempuyre.
« Dès le mois de novembre 2018, raconte Martine Servin, nous avons relayé les problèmes de management autoritaire, d’opacité financière, d’absence de moyens matériels, de déqualification des personnels, de nombreux arrêts maladie, notamment pour burn out, de licenciements, de démissions… un turn over insupportable. Nous n’avons jamais eu beaucoup de réaction de la Dirrecte mais nous n’avons cessé d’interpeller le Département car la dégradation de la santé et des conditions de travail des équipes encadrantes et les problèmes de gestion administrative et financière ont forcément un impact néfaste sur la qualité de l’accueil des enfants et du travail éducatif. C’est pourquoi nous avons, fin novembre, lors d’une rencontre avec madame Ajon, vice-présidente du Conseil départemental à la protection de l’enfance, suggéré d’effectuer aussi un contrôle financier quant à l’utilisation des fonds publics. Nous avons, par ailleurs, interpellé Emmaüs France. »
À partir d’avril, les syndicats arrivent à organiser les salariés qui se mettent en grève. Mi-mai, une motion de défiance est votée par les salariés des sites de Mazères et de Langoiran. Ils y évoquent les « dysfonctionnements gestionnaires et managériaux » aux « conséquences éducatives évidentes » et demandent à nouveau au Conseil départemental, « premier concerné comme responsable de la protection de l’enfance et comme financeur », de prendre ses responsabilités : « Certes la situation des M.e.c.s est moins visible, mobilisante et médiatisée que celle pour laquelle le Conseil Départemental a réagi en fermant deux sites, mais cela ne justifie en rien cette passivité. » Ils y dressent une longue liste de manquement au droit du travail et dénoncent les locaux « inadaptés à l’accueil des mineurs », la « perte de cohérence dans les projets personnalisés d’accompagnement concernant les jeunes », l’absence « de projets de service (sur Langoiran) », les « impayés réguliers (relances des cantines scolaires des enfants) pouvant aller même jusqu’à des avis d’huissier adressés aux familles… », la « disparition des excédents financiers réalisés par certains sites (comme Mazères) sans explication ».
La CGT a demandé une nouvelle audience fin juin auprès du Conseil départemental qui devrait être en possession d’ici là des résultats des différents audits. « Nous voulons savoir quelles mesures vont être prises pour mettre à l’abri les enfants et les salariés, prévient Martine Servin. Il y a d’autres associations compétentes dans ce département pour gérer les lieux d’hébergement et assurer le travail éducatif auprès de ces enfants auquel la loi de la République impose une protection ». L’organisation voudrait rencontrer le président du Conseil, Jean-Luc Gleyze : « depuis le début de ce conflit, ça n’a pas été possible, le président nous a fait dire qu’il suivait le dossier mais il se fait systématiquement représenter ».
« Vous avez fait trop des dégâts pour que nous puissions continuer avec vous », prévenez la motion de défiance du 14 mai à l’égard de Pascal Lafargue et d’Emmaüs Gironde.

Christelle Danglot