Saison culturelle estivale Bordeaux : amnésie douteuse

La ville de Bordeaux a décidé de « hisser les couleurs de la Liberté » pour sa saison culturelle de l’été. Pourquoi pas ? Mais lorsqu’elle associe cette liberté à l’océan… Le propos fait, bien opportunément, réagir Jean-Michel Lucas qui nous a confié le texte que nous publions ci-dessous. Connu également sous le nom de Doc Kasimir Bisou, ce militant de l’action culturelle fut conseiller technique au cabinet du ministre de la Culture Jack Lang de 1990 à 1992, puis directeur régional des Affaires culturelles d’Aquitaine, il a participé à plusieurs projets sur le devenir des politiques culturelles et sur les légitimités dans lesquelles elles s’inscrivent.

Bordeaux a fait de la « Liberté » l’affiche publicitaire de sa saison culturelle, pour attirer encore plus de touristes aux spectacles programmés. Le slogan pourrait être beau : héritière de Montaigne, on nous dit que la ville a engagé depuis longtemps sa liberté contre « les obscurantismes et en faveur du progrès » avec ce slogan glorieux où « le rapport à la liberté s’est établi en réaction à l’oppression en érigeant très tôt des murailles face aux envahisseurs dits barbares ».
Belle histoire de liberté à laquelle la saison culturelle ajoute la liberté de surfer sur « l’eau libératrice », comme « dépassement de soi », avant de nous inciter à gagner notre liberté en défiant l’océan comme Christophe Colomb ! Je ne mens pas, c’est écrit, ainsi, dans le fort présomptueux dépliant publicitaire : « De l’océan que défièrent Magellan ou Christophe Colomb, de l’eau symbole de la création, à l’estuaire ou aux rivières que remonte la vague frondeuse du mascaret, l’eau libératrice, à la fois fluide et puissante, est l’élément-matériau qui structure la saison culturelle 2019. »*
Là, on s’étrangle : quelle amnésie insensée ! Comment, à Bordeaux, les organisateurs de la saison culturelle ont-ils pu oublier que cette liberté de traverser l’océan a signé la fin de toute liberté, pour tant d’êtres humains ?
Pas un mot ! Alors que Montaigne, lui-même, savait dénoncer les insupportables atteintes à la liberté infligées par les conquistadors défiant les océans : « Quand je regarde cette ardeur indomptable de quoi tant de milliers d’hommes et de femmes et enfants se présentent et rejettent à tant de fois aux dangers inévitables, pour la défense de leurs dieux et de leur liberté ; cette généreuse obstination de souffrir toutes extrémités et difficultés, et la mort, plus volontiers que de se soumettre à la domination de ceux de qui ils ont été honteusement abusés, et certains choisissant plutôt de se laisser défaillir par faim et par jeûne, étant pris , que d’accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses, je prévois que, à qui les eût attaqués pair à pair, et d’armes , et d’expérience, et de nombre, il y eût fait aussi dangereux, et plus, qu’en autre guerre que nous voyons. » (« Les coches » dans les Essais).
Et voilà que la « liberté » de la saison culturelle bordelaise enterre cette mémoire des libertés bafouées, dans l’accumulation de spectacles à plaisir !
Amnésie insupportable, surtout que Bordeaux nous dit sur son site dédié à la mémoire de l’esclavage : « Le commerce en droiture et la Traite ne vont faire que renforcer l’hégémonie de Bordeaux et de son port, le plus important du royaume à l’époque. » La liberté de défier l’océan ne fut pas liberté pour tout le monde ; la statue de Modeste Testas, esclave affranchie d’Haïti , récemment inaugurée à Bordeaux, est là pour nous le rappeler, mais les responsables de la saison culturelle n’en ont cure.
J’ai écrit au nouveau maire pour l’alerter sur cette amnésie coupable, mais je n’ai eu aucune réponse, pas même de l’élu à la Culture. Comme si la liberté de courir les océans pour découvrir le « Nouveau Monde » n’avait aucun rapport avec la perte des libertés infligées à cet « autre monde ». J’ai proposé de compenser l’amnésie par un acte qui reprendrait l’esprit de Montaigne lorsqu’il lançait son appel pour « dresser entre eux et nous une fraternelle société et intelligence » . Mais je n’ai eu que silence méprisant à ma proposition. L’ancien maire de Bordeaux ne fait plus recette pour le marketing territorial !
Pourtant, il suffisait que le grand banquet de 800 couverts, à 37 euros, qui ouvre le 22 Juin la saison culturelle, réserve 10 euros par convive pour un projet de coopération avec Haïti pour que l’erreur de communication ne soit plus une faute morale et politique. Le projet d’agro-biologie dans un village d’Haïti, auquel je pensais, est opérationnel immédiatement et, s’il est ignoré, je crains que le grand banquet festif n’ait un goût bien amer, d’enterrement de Montaigne comme de la Liberté. Autant dire que la fête serait finie avant même de commencer.

Jean-Michel Lucas