Documentaire : La disparition de la grande alose au cœur d’une enquête

Qui menace la grande alose ? C’est le titre du documentaire réalisé* par Laurent Philton, une enquête sur l’état actuel du stock et les causes de son inquiétante diminution. De questions en causes possibles, c’est finalement notre rapport à la nature qu’interroge ce documentaire alors que, pourtant, ce grand poisson de la Garonne a nourri et même fait rêver pendant des siècles ses riverains…
Photo Iza Pauly à retrouver sur Facebook ou sur son site www.isabelle-pauly-photographe.fr

D’abord une précision, si l’on parle de « grande alose », c’est qu’il y en a une autre : l’alose feinte qui, elle, semble se maintenir en Garonne. Une première question s’impose : comment en vient-on à enquêter sur la raréfaction d’un poisson dans un fleuve ? C’est une histoire familiale, expliquera le réalisateur dans l’échange qui suit la projection de son film, à Saint-Pierre d’Aurillac, le 29 juin, à l’occasion du « Festival des Fifres, fête de l’alose et du vin » (lire ci-dessous). C’est que Laurent Philton est du cru, il a écrit ce film avec son épouse : « Nous avions les mêmes souvenirs d’enfance. Ma mère me faisait des bocaux d’alose lorsque j’étais à Paris. Mon épouse avait les mêmes souvenirs de fêtes de famille autour de l’alose… »
Le film raconte ce « goût prononcé », « ce goût de l’enfance », « un plaisir qui nécessite de la patience parce qu’il y a beaucoup d’arêtes » et qui remonte loin puisqu’Auzone, auteur de l’Antiquité, l’aurait qualifié de « régal du peuple ». « C’est un poisson qui ne se mange pas tout seul, qui se mérite en quelque sorte », explique Francis Lacroix en livrant quelques façons de faire. « Son aspect argenté fait rêver. On le consomme en mai, cela annonce les beaux jours », ajoute Michel Hilaire. Laurent Philton était venu deux ans avant, tout naturellement, recueillir le témoignage de ces deux personnalités locales à l’origine de cette « fête de l’alose et du vin » à Saint-Pierre d’Aurillac.
C’est surtout son intérêt pour le fleuve qui a amené le réalisateur à vouloir comprendre pourquoi l’alose disparaît.
Suite à la raréfaction de la grande alose en Garonne, Gironde et Dordogne, signalée par les pêcheurs, on suppose que des prélèvements trop importants sont à l’origine de cette raréfaction. En 2008, un moratoire interdit donc pour 5 ans la pêche de ce poisson migrateur, emblématique de notre patrimoine régional. Mais l’alose ne revient pas, alors le moratoire est prolongé pour laisser le temps à l’espèce de se reconstituer. Mais entre 2008 et 2018, on en compte 50 fois moins…
Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il toujours ? Qui est responsable ? Le documentaire est mené comme une enquête qui nous tient en haleine parce que l’on s’attend à avoir une réponse, à connaître le coupable. Chaque piste est explorée avec un-e spécialiste, technicien-ne, ingénieur-e, scientifique, pêcheur, riverain-e… Habitat favorable détérioré, barrages qui stoppent la migration malgré les passes à poissons et autres ascenseurs, dragages excessifs, déficit hydrologique de la Garonne (le plus important en France), bouchons vaseux provoqués par les particules fines, réchauffement climatique, la silure un redoutable prédateur… Chacun témoigne, explique, pêcheurs, technicien d’EDF, association environnementale (MIGADO), Jacqueline Rabic, responsable de l’Association des pécheurs en eau douce de la Gironde, scientifiques de l’IRSTEA (recherche environnementale), etc. Les récits, lorsqu’ils sont techniques, n’en sont pas moins accessibles. C’est riche, intéressant, documenté. Chacun·e a une explication, validée… mais insuffisante à expliquer en elle-même l’étendue des dégâts… Alors ? La conclusion n’est pas plaisante car s’il y a un responsable, c’est l’humain, c’est-à-dire nous tous.
Car « trop souvent nous oublions que le fleuve est avant tout un environnement complexe et fragile », ajoute Laurent Philton, dans l’échange qui suit la diffusion et auquel assiste une petite centaine de personnes. NOUS menaçons la grande alose. « Cela nous donne une idée de la dégradation environnementale, commente Michel Hilaire. Les causes sont dans chacune des pistes explorées. C’est, globalement, notre usage de la nature que cela interroge. »
Comment à la fois un poisson peut symboliser tout un rapport au fleuve, des valeurs de convivialité, de partage et avoir disparu dans l’indifférence quasi générale ? S’interroge-t-on encore. Car il y a eu de l’émotion autour de cette projection, les images des grands filets, les souvenirs de l’odeur des darnes sur le feu de ceps de vigne, on réveillé quelques nostalgies. Et puis la Garonne semble à retrouver un regain d’intérêt auprès de ses riverains, même si, à Saint-Pierre d’Aurillac, nombreux sont ceux qui ne l’avaient pas perdu. Cela confirme un lien direct, en tout cas, entre l’enjeu de la préservation de la grande alose et celle de la planète, « pour laquelle tout le monde dit mais personne ne fait », ironise amèrement Michel Hilaire. Les poissons migrateurs sont les plus fragiles et dans la Garonne on trouve encore du saumon, de la lamproie… « Si on arrive à maintenir ceux-là, c’est tout le reste que l’on maintiendra », constate l’incontournable représentante des pêcheurs en eau douce, présente ce soir-là. « On a bien eu l’ambition de tout détruire, maintenant lorsque l’on essaie d’en reconstruire 10 %, on nous dit que c’est ambitieux », s’indigne -t-elle.
Alors se pose l’incontournable question : mais que font nos élus ?! Jacqueline Rabic ne tergiverse pas : « Si les élus ne font rien, c’est que tout le monde s’en fout. Si la préservation de la grande alose vous intéresse, bougez-vous ! Interpellez vos élus ! » Pas de coupable… mais tous responsables…

Christelle Danglot

  • financé dans le cadre de l’AAP transfert et valorisation du LabEx COTE et en partenariat avec l’Agence de l’eau Adour Garonne.

Saint-Pierre d’Aurillac : Alose et vin au cœur d’une tradition festive

Saint-Pierre d’Aurillac était en fête les derniers jours de juin, comme chaque année, à la même période, depuis plus de 30 ans. Au cours de ces festivités villageoises aux contours internationaux (si, si), raisonnent des valeurs de fraternité, de partage, de solidarité qui, depuis quelques années, s’expriment principalement à travers la musique, la danse et les plaisirs de la gastronomie… Cette année, une projection-débat était organisée sur un sujet qui ne pouvait faire que l’unanimité : la grande alose qui, malgré dix années d’interdiction de pêche, n’a pas fait son grand retour dans les eaux garonnaises…

« La fête de l’Alose et du Vin… Voilà 32 ans que ça dure… et depuis la première en 1988 bien des choses ont changé ! », se rappelle Francis Lacroix, l’un des fondateurs et actuel président des Garonnais Avertis pour une vallée épicurienne et solidaire (GAVES). « Se réapproprier les valeurs fondamentales de convivialité, la gastronomie, la musique et la danse d’ici avec en toile de fond la Garonne et ses lieux magiques, c’était la volonté des GAVES qui voulaient une fête qui sorte de l’ordinaire. » Beau projet porté collectivement par une bande de joyeux drilles.
Depuis 1988 la fête a changé. D’abord, la pêche à l’alose a été interdite et il a fallu remplacer le spectacle de la cuisson des darnes sur les braises de sarments de vigne… Avec le Festival des Fifres associé en 1990, une autre dimension a été donnée : un grand banquet s’est installé sous le grand barnum qui peut accueillir 400 convives, la lamproie de Garonne est à la bordelaise et remplace, pour l’instant, l’alose, le bal du samedi soir avec des groupes musicaux de renommée internationale draine un grand nombre de danseurs, le son des Sous-Fifres rythme le week-end et emporte les foules, « L’alose de fuego », feu d’artifice unique en Europe, embrase la Garonne…
« La Fête de l’Alose c’est un jour de retrouvailles, d’échanges, de rigolades, on traîne au Bar Gascon, aux huîtres et le repas s’éternise jusqu’au feu d’artifice ; on est bien et on comprend mieux pourquoi on dit de la fête qu’elle est toujours imitée et jamais égalée… », ne peut s’empêcher d’ajouter Francis Lacroix.
Mais cette fête est aussi devenue celle de la Non-Alose, une absence qui perdure parce que ce poisson de la Garonne qui a nourri ses riverains en ce Sud-Gironde, c’était plus qu’un plaisir gastronomique, c’était le lien au fleuve, le printemps qui revient, des retrouvailles familiales, la fête du village… La grande alose est menacée… Par qui ? C’est à cette question qu’a tenté de répondre Laurent Philton (Philéas Production) dans un documentaire* intitulé « Qui menace la grande alose ? ». Une petite centaine de personnes ont assisté à sa diffusion qui a provoqué émotion et réflexion…