Uzeste – Éducation populaire : le chantage de la dette 

Le festival en Sud Gironde qui se finissait à Uzeste le week-end dernier ouvre tout au long de son déroulement des espaces d’Éducation populaire notamment à travers la participation de la CGT (lire aussi page 8), des projections et débats qu’elle y organise. Vendredi 23 août, il était question de privatisation du rail au Mali et de la dette, avec une intervention de l’économiste Éric Berr très éclairante.

La veille, le film « Bamako » avait été projeté, un film qui raconte la privatisation du rail qui a entraîné l’arrêt complet de la ligne entre Bamako et Dakar (Sénégal) et fait le procès du FMI, de la Banque mondiale, de la Dette. « Il aurait été intéressant d’en discuter avec le réalisateur, Abderrahmane Sissako, mais comme les syndicalistes maliens du CSTM, il n’a pas obtenu de visa », regrette Alain Delmas, conseiller confédéral CGT Afrique qui anime le débat. À ses côtés, David Gobé, président de la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF) expliquera les luttes communes avec cette organisation qui regroupe 20 millions de travailleurs dans le monde. Il raconte la grève des cheminots au Mali et au Sénégal en 1947 pour obtenir le même salaire que les cheminots français, l’ambivalence de leur rapport au rail, construit par les colons…
En 2003, 1300 km de voies sont privatisés avec l’aide du FMI et de la Banque mondiale. Plusieurs compagnies vont ensuite faire faillite jusqu’au printemps 2018 où 1200 cheminots ne sont carrément plus payés par la compagnie. Au Sénégal, l’État prend en charge les salaires mais pas pour les cheminots maliens qui engagent une grève de la faim. Alertés par la situation et la dizaine de décès qui en découle, la CGT commencera, dans l’urgence, par collecter plus de 10 000 euros. La lutte syndicale est toujours en cours.
Mais comment, dans ces pays, en sommes-nous arrivés là ? C’est à cette question que répond Éric Berr, économiste « atterré » bordelais, en expliquant comment le FMI et la Banque mondiale ont utilisé la crise de la dette comme outil de domination.
Il part pour cela de la politique laxiste de crédit qui a suivi l’arrivée massive de dollars dans les grandes banques avec le choc pétrolier. Les pays en développement s’endettent : « John Perkins, un financier américain qui travaillait avec la Banque mondiale, démarchait ces pays pour cela ».
Avec le tournant néo-libéral pris par Thatcher et Reagan, il est question de lutter contre l’inflation en augmentant fortement les taux d’intérêt : si le crédit est plus cher, il y a moins de crédit donc moins de création de monnaie. Mais les pays en développement ont contracté des crédits à taux variables, « les répercussions sont énormes ». En découle une crise mondiale avec un ralentissement économique. Les pays développés réduisent leurs importations donc les pays en développement exportent moins. Résultats : ils paient de plus en plus avec de moins en moins de recettes.
Le FMI est chargé de gérer cette situation. Cette institution (toujours dirigée par un européen) intervient avec l’aide de la Banque mondiale (toujours présidée par un américain) dans un pays sous condition d’ajustements structurels que les peuples, désormais connaissent bien : promotion des mécanismes du marché par l’ouverture du pays aux capitaux étrangers, au commerce international, libéralisation du marché du travail, la réduction du poids de l’État, c’est-à-dire privatisation de nombreuses entreprises et réduction des dépenses publiques…
En réduisant les dépenses publiques, on réduit l’influence de l’État, des collectivités et donc des citoyens.
« Non contents d’avoir imposé ça dans les pays en développement, ils ont continué dans les pays riches, comme en Grèce, avec les conséquences que l’on connaît et en ancrant l’idée partout qu’il faut réduire la dette. On rapporte un stock à un PIB, c’est un ratio qui ne veut rien dire. En France, nous sommes endettés à 100 %. Et alors ? Le Japon l’est à plus de 200 %. On rapporte deux choses qui n’ont rien à voir. » L’économiste explique que l’institution a une durée de vie infinie donc tant qu’un État peut emprunter à des taux raisonnables, ce n’est pas un problème. Il rembourse un prêt avec un autre prêt : il fait « rouler la dette ». « Personne ne demandera à un pays de rembourser toute sa dette d’un coup ! Il n’y a aucune justification économique à cette injonction de réduire la dette, c’est juste un moyen de pression. Il faudrait la rembourser car c’est bien mais jamais en augmentant les impôts des plus riches, comme Tsipras a voulu le faire… Par contre, il faut faire baisser les dépenses publiques. Mais en réduisant les dépenses publiques, on réduit l’influence de l’État, des collectivités et donc des citoyens. »
Ainsi, en « obligeant les pays africains à l’ouverture à la concurrence, on les a saignés » – ils n’étaient pas armés pour résister face aux multinationales – et « on les maintient, ainsi, sous domination ».
« Tout ce qui a été testé dans ces pays a aussi été appliqué dans les pays développé », conclue Eric Berr.

C.D.