Énergie : quelles évolutions, quels enjeux ?

Tour d’horizon avec Bastien Leymergie, secrétaire général adjoint de CGT Énergie en Gironde.

Les salariés du groupe EDF sont appelés, par une intersyndicale (CGT, CFDT, FO et CFE-CGC) à une grève le 19 septembre contre le projet « Hercule ». Ce projet, présenté par le PDG, Jean-Bernard Lévy, lors du comité de groupe européen le 19 juin vise à diviser le groupe en deux entités principales. En amont, la filiale « EDF bleu » regrouperait les activités de production nucléaire et hydraulique d’électricité. En aval, une filiale baptisée « EDF vert » regrouperait la gestion des réseaux de transport et de distribution, la commercialisation, les énergies et les services. EDF bleu resterait publique tandis qu’à court terme EDF vert pourrait être privatisée partiellement ou totalement. La CGT Énergies 33, qui dénonce une vente à la découpe, avait déjà rassemblé près de 200 salariés au mois de juin. La prochaine mobilisation pourrait être massive. « Et si nous ne gagnons pas cette bataille avec les usagers, les citoyens, les politiques, nous sommes prêts à déclencher un vrai black out », prévient Bastien Leymergie, secrétaire adjoint du syndicat girondin. Car pour l’organisation, il en va de l’indépendance énergétique de la France, de l’accès à un bien de première nécessité pour tous et de l’avenir de la planète. Bref, c’est notre affaire à tou-te-s !

Les Nouvelles. Pourrais-tu revenir sur les grands changements qu’a connus le secteur de l’énergie en France ?

Bastien Leymergie. En 1946, Marcel Paul, ministre communiste, après une bataille complexe, nationalise toute la filière énergétique avec un monopole d’État. À l’époque, il s’agit de rompre avec la logique libérale pour reconstruire la France. C’est la création des Industries Électriques et Gazières (IEG) avec le même statut pour tous les salariés qui travaillent dans le domaine de l’énergie. Celui-ci permet de rendre ces emplois plus attractifs à une période où il n’y avait pas d’argent pour valoriser les salaires.
Le premier démantèlement s’opère avec la séparation d’EDF-GDF. GDF, qui était un EPIC, va devenir une Société anonyme (SA), son capital va être vendu petit à petit. Dans les années 90, l’entreprise subit plusieurs transformations, passant de GDF Suez à Inéo jusqu’à Engie. En 10 ans, les parts de l’État sont passées d’un peu plus de 50 % à 0 %.
Il ne reste donc plus qu’EDF pour la partie électricité. Ça n’évolue pas trop jusqu’en 1995 où l’entreprise commence à être morcelée, sectorisée, sous la pression de l’Europe. EDF devient donc un groupe. Aujourd’hui, il y a EDF ENR, Dalkia, Enedis, Framatom et RTE. Ce sont toutes les filiales actuelles du groupe EDF, lui-même détenu à 86 % par l’État. Enedis, RTE et une partie de Framatom font partie des IEG, avec le statut commun pour leurs salariés, pas les autres.
L’objectif de l’État, c’est de libéraliser le tout et, selon nous, RTE est le laboratoire. Ils ont commencé, il y a deux ans, à ouvrir son capital à la concurrence à hauteur de 49,9 %. RTE, c’est le réseau, c’est stratégique. En France c’est très centralisé donc on produit fort à un endroit d’où part une énorme artère (c’est la partie gérée par RTE). Au bout, il y a des postes sources où l’on transforme la Très haute tension (THT) en Haute tension. C’est là que s’effectue la transition entre RTE et Enedis, le distributeur. Le rôle de ce dernier, en gros, est de prendre le courant qui arrive de RTE et de l’amener dans les foyers.
Avant on avait EDF qui transportait et EDF distribution, maintenant c’est RTE qui transporte et Enedis qui distribue.
Avant seule EDF produisait. Depuis 2005, n’importe qui peut produire n’importe quelle puissance, en dehors du nucléaire. Enedis est chargée de récupérer les KW produits et de les redistribuer.
Mais il faut vendre ces KW, c’est le rôle des commercialisateurs et ce marché est totalement libéralisé.
En résumé, la commercialisation et la production sont totalement libéralisées. Pour le transport, il y a ouverture du capital à 49,9 %. Pour la distribution, c’est Enedis détenue par le groupe EDF à 100 % qui lui-même est détenu par l’État à 86 % donc on peut dire que c’est encore un monopole. Comme ils ont séparé les entreprises les unes des autres, RTE achète le courant au producteur et le facture au distributeur, le distributeur achète à RTE et facture au commercialisateur, entre les deux, on a le compteur Linky car c’est du rôle du distributeur d’indiquer au commercialisateur combien le client (puisqu’on ne parle plus d’usager) a consommé et donc ce qui doit être facturé.
Sur la partie commercialisateurs, il y a eu la libéralisation du prix du Kw. Avant, les entreprises historiques avaient le Tarif régulé de vente (TRV) fixé par l’État. C’était par exemple 12 centimes du Kw avec 2 options, soit heures pleines/heures creuses, soit fixe.
Très rapidement, la loi a permis au commercialisateur de faire des offres différentes car le TRV ne permettait pas de marges. Mais, par exemple, offrir une réduction sur la consommation du week-end ou à partir de 20h, ce n’était pas possible avec les anciens compteurs. C’est bien pour servir cette ouverture à la concurrence qu’est arrivé Linky avec, en plus, puisqu’il permet les télé-opérations, la possibilité de réduire la masse salariale ! Rien que sur la distribution, 4 000 emplois vont être supprimés, on estime à 10 000 la perte sur l’ensemble des IEG.

Les Nouvelles. Linky, ce fameux nouveau compteur qui reçoit tant d’opposition

B.L. Linky c’est la libéralisation totale du secteur de l’énergie en France. Il y a un principe de précaution par rapport aux ondes électromagnétiques, de manière générale, mais par rapport aux autres appareils existants, il n’a pas été démontré que ces compteurs connectés représentent un danger particulier, et c’est surtout l’arbre qui cache la forêt. Car le problème immédiat auquel sont confrontés les usagers, c’est de s’y retrouver parmi les dizaines d’offres commerciales et, en attendant, d’engraisser des actionnaires, ce qui n’est pas le cas avec le Tarif régulé de vente.
D’autre part, en tant que fournisseur, si tu rachètes les Kw à EDF, forcément tu ne peux qu’être plus cher que ce qu’EDF vend en direct. Donc ils ont inventé un truc monstrueux et néanmoins très libéral qui se nomme ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique). Puisque les fournisseurs ne produisent pas d’électricité, ils sont obligés de l’acheter donc on oblige EDF à vendre une partie de sa production, au début à prix coûtant, puis finalement à perte à ses concurrents qui pourront, ainsi, faire des offres en dessous de celles d’EDF. Aujourd’hui, via l’ARENH, les concurrents prennent 25 % de la production d’EDF, ça veut dire que non seulement le groupe est concurrencé sur son domaine de vente et de production mais, en plus, il doit vendre 25 % de sa production à perte. Or il ne faut pas oublier qu’EDF, c’est nos impôts.

Les Nouvelles. Comment s’articule ce projet Hercule avec tout cela ?

B.L. EDF est le premier groupe énergéticien au monde, c’est une mine d’or. On peut sans difficultés s’imaginer le nombre de multinationales qui regardent EDF avec appétit. Mais l’État oblige EDF à faire des choix qui n’ont aucun sens. On a investi 15 ou 20 milliards d’euros dans des panneaux solaires en Argentine. Résultat, on a tout perdu là-bas. Hinkley Point (projet de construction de deux réacteurs EPR en Angleterre dont le chantier était évalué à 23 milliards d’euros) a conduit à faire démissionner le directeur financier, Thomas Piquemal, qui a déclaré ne pas vouloir voir sur son CV qu’il avait participé à faire couler le groupe EDF. Celui-ci s’était engagé à tout financer, toute la durée des travaux, sans même être sûr que la technologie fonctionnait. On fait des trous dans la coque et on attend que l’eau monte : la stratégie est claire.
Comme ça ne va toujours pas assez vite et que l’Europe pousse à libéraliser sur la distribution, le projet Hercule va amener le morcellement complet de l’entreprise. D’ailleurs, chaque grand changement libéral porte un nom de la mythologie (Ndlr – en l’occurrence Hercule est un demi-dieu romain… fils de Jupiter !).
On ne sait pas encore exactement comment ça va se dérouler mais l’idée est de casser le groupe en deux partie : l’EDF vert et l’EDF bleu.
EDF bleu, c’est le nucléaire et l’hydraulique qui n’est pas privatisé (environ 40 %) donc en gros ce qui coûte cher, qui n’est pas rentable.
EDF vert, c’est tout le reste : RTE, Enedis, EDF ENR, Dalkia et toutes celles qui vont être créées dans la foulée. En gros, c’est ce qui va être ouvert à la concurrence. EDF vert, dans le projet Hercule, doit d’abord aller à une ouverture du capital à 30 %, vers 49,9 %.
C’est exactement ce qu’ils font avec la Sncf, ce qu’ils ont fait avec France Telecom, etc. Un jour la participation de l’État dans le capital ne représentera plus rien.
Comme on le dit souvent, cette stratégie consiste à nationaliser les pertes et à privatiser les profits.
C’est un grand écart entre l’étiquette verte qu’aime afficher ce gouvernement et les décisions prises. L’urgence climatique nous impose de faire d’autres choix de société et dans un domaine aussi important que l’énergie, on va privatiser ? On va tout mettre dans les mains des multinationales ? Ce n’est pas sérieux. C’est même De Rugy, avant d’être viré du gouvernement, qui disait que pour être compatible avec l’écologie, le capitalisme doit être régulé. Le concept de capitalisme régulé, en soi, c’est déjà assez fantastique mais c’est bien le contraire qu’ils font et c’est très grave.
C’est ce qu’on explique aux usagers, le public c’est la maîtrise citoyenne, le privé c’est : tais-toi et paie !
Quand on distribue des tracts sur les marchés ou qu’on participe à des réunions publiques, on rencontre des personnes qui ont quitté EDF pour leur fourniture d’énergie au profit d’une coopérative qui les assure que leurs KW sont « verts ». Clairement, les kilowatts qui arrive dans un foyer ne peuvent pas être plus verts que les autres car le tuyau qui alimente, c’est le même pour tout le monde. Ce type d’entreprise achète des KW éoliens ou solaires sur le marché européen, en Roumanie, en Allemagne ou même en Islande. Sauf qu’il n’y a pas un câble qui va du producteur « vert » en Roumanie jusque chez toi à Bordeaux. Donc en fait, ces KW « verts » ne circulent que sur le papier, d’un marché à un autre, comme l’argent…
Il faut qu’il y ait un équilibre en Europe, or avoir un équilibre sur l’ensemble du territoire, ça crée des contraintes techniques. Le cadre posé par l’Europe pour le climat et l’énergie prescrit donc aux pays de déployer fortement les investissements sur les liaisons inter-pays et il faudra, très rapidement, créer une sorte de RTE européen. Ça veut dire, pour les pays, la perte de leur maîtrise sur l’énergie et ça n’incite pas les producteurs à créer les megawatts suffisants et à investir dans de nouvelles centrales, par exemple. On va se trouver très vite avec des zones fortement dimensionnées pour produire et d’autres déficitaires qui auront la contrainte de s’alimenter en permanence, avec tous les enjeux de domination que cela va entraîner.
D’autre part, plus il y a de demandes, plus le prix sur le marché monte. Imaginons qu’un événement climatique nous oblige à couper la moitié de notre production, comme ça a été le cas avec les deux réacteurs de Golfech à cause de la canicule, ça veut dire que le prix des kilowatts va exploser. Avant, c’était déjà un peu le cas puisque c’était déjà libéral dans les autres pays d’Europe mais c’était régi sur l’année et s’il le fallait, l’État mettait la main au portefeuille pour compenser les hausses. Ça, demain, c’est terminé. Le kilowatt est une marchandise et son commerce est d’autant plus intéressant que personne ne peut se passer de kilowatts. Le résultat, c’est 75 % d’augmentation du prix du gaz depuis 2005 et 36 % d’augmentation du prix de l’électricité depuis 2003.

Les Nouvelles. Est-ce que vous parvenez à mobiliser les salariés autour de ces questions ?

B.L. Oui, on a vu le 21 juin qu’il y a eu du monde, à l’appel seul de la CGT. Il y avait notamment beaucoup de jeunes.
Il y a une crise du syndicalisme et on souffre de la stratégie que le pouvoir a mise en place. Ils attaquent partout en même temps et face à cela les salariés sont fatalistes. Mais ce sentiment de fatalité commence à se lézarder. Il y a un effet Gilets jaunes qui a donné de la visibilité à des luttes qui n’en avaient pas. Ça a redonné de l’espoir et ça a permis au syndicat de renouer avec le terrain, avec des messages plus offensifs, moins anxiogènes.
En dehors des questions de statut, il y a une prise de conscience grandissante sur l’intérêt général, notamment l’enjeu pour la planète. Si demain on donne totalement la main au privé sur des secteurs comme l’énergie, c’est la mort de la planète.
Nous sommes aussi en train de remonter la cellule des Robins des bois parce qu’en France il y a 12 millions de personnes en situation de précarité énergétique. Pour un pays développé, c’est colossal. La structure n’intervient en ce moment que dans les situations les plus graves car notre objectif n’est pas juste de rebrancher le courant. Nous voulons aussi pouvoir aider la personne à s’en sortir. Recréer tout ça, ça prend du temps mais on a encore des réseaux de solidarité actifs. Avec la libéralisation du secteur, on reçoit des ordres de coupure pour « mauvais paiement » et non plus seulement pour « non paiement ». C’est du capitalisme, il n’y a pas d’humain.
Seul EDF propose le tarif historique de vente, pour le Gaz, ça va se finir en 2020 et il y a un projet de loi pour interdire ce tarif à EDF parce qu’il est social et représente trop de parts de marché dans le mix énergétique.
Nous travaillons aussi à mobiliser les usagers avec des informations par voie de distribution de tracts, de réunions publiques, en lien avec des organisations d’éducation populaire… Ça part souvent de Linky car ça inquiète la population mais nous acceptons volontiers ce débat-là car c’est un point d’entrée pour expliquer la libéralisation. On est plus invité en milieu rural qu’urbain car, on le sent, la ruralité est plus impactée par la casse du service public. On a aussi repris la main sur des aspects politiques qu’on avait délaissés au fil des années.
On a envoyé un courrier à tous les maires de Gironde au moment du changement du cahier des charges de la concession. Car le réseau n’appartient pas à EDF mais aux collectivités territoriales et c’est passé des communes aux métropoles. Celles-ci sont en difficultés financières donc s’intéressent à l’énergie où il y a des rentes importantes. Sur la métropole bordelaise, trois maires font pression pour ne pas renouveler la concession à Enedis (Saint-Médard, Bègles et Bordeaux). Dans le discours, il y a l’idée qu’avoir la main sur l’énergie, sur un territoire comme la métropole, va permettre d’être autonome dans la gestion de ses choix de mix énergétique. Mais c’est une hérésie parce que c’est la destruction de la péréquation tarifaire. Comment maintenir l’obligation de vendre le kilowatt au même prix partout en France si chaque territoire est responsable de son mix énergétique, de ses investissements, etc. ? La métropole est excédentaire, forcément, parce qu’il y a énormément d’usagers au kilomètre de réseau posé mais dans les Landes, là où il y a deux usagers sur le kilomètre, forcément les investissements ne sont pas du tout rentables. C’est la grande question : est-ce qu’un service public doit être rentable ? Globalement le système énergétique est rentable mais les écarts sont compensés par une politique de solidarité territoriale. Ce principe a de plus en plus de détracteurs car une métropole comme Bordeaux voit les millions d’euros qu’elle pourrait récupérer.

Les Nouvelles. Ce sont pourtant des arguments écologiques que mettent en avant ces élus locaux…

B.L. Les exigences de certains maires – qui décrivent EDF comme un mastodonte pronucléaire qui serait un frein à la transition écologique alors que, eux, veulent produire de l’énergie verte – ne tiennent pas face à la réalité du mix énergétique actuel en France. Quand on voit ce que représente le nucléaire dans l’énergie que nous consommons et l’instabilité des énergies comme le solaire, c’est démagogique de dire qu’on peut se passer du nucléaire.
Par contre, il faudrait augmenter la production de biomasse qui est, elle, une énergie très stable. Le biomasse c’est l’énergie issue de la combustion à partir de matières organiques d’origine végétale ou animale (bois, déchets végétaux, algues…). S’il y en a si peu aujourd’hui c’est que ça demande des investissements très lourds. C’est pourtant moins impactant sur l’environnement. On sait qu’on peut faire des supercarburants propres qui ne nécessiteraient aucune adaptation des véhicules, qu’il y aurait de quoi faire tourner des centrales, etc. mais ce n’est pas rentable. Il faut un minimum d’investissement au départ. On essaie d’expliquer aux gens qu’en démantelant EDF au profit d’entreprises privées, jamais ces investissements ne seront faits car elles iront systématiquement vers ce qui représente le minimum d’investissement pour le maximum de rentabilité.
Dans son film, Main basse sur l’énergie, Gilles Balbastre montre que ce sont des fonds de pension qui investissent dans le solaire et l’éolien en France car c’est tellement subventionné par l’État que ce sont des rentes à 17-18 %. C’est colossal ! Trouvez-moi un livret A ou n’importe quel placement sans risque qui rapporte 18 % par an ! C’est financé en partie par nos impôts mais, surtout, cela nous est facturé à travers la Contribution au service public de l’énergie (CSPE), une taxe qu’on peut trouver au dos de sa facture d’électricité. Ça représente plus de 30 % de la facture.
Ce n’est évidemment pas des subventions versées directement à ces fonds de pension mais le kilowatt, revendu aux usagers à 12 centimes, est acheté 30 ou 50 centimes, la différence entre les deux, c’est la CSPE qui le paie. Au lieu de financer la recherche pour développer le stockage d’énergie renouvelable qui doit être une priorité, on paie du solaire et on impose des clauses de rachat. Le pire c’est qu’en cas d’anomalie sur le réseau, on paie des pénalités exorbitantes.
Donc c’est tout pour le fric et zéro pour la planète. Et en plus ça permet à certaines grosses boîtes comme Ikea d’assainir leur bilan carbone.
Le film réalisé par Gilles Balbastre et financé par la fédération CGT de l’énergie permet de vulgariser au maximum tous les impacts de ces libéralisations. Le premier exemple est sur la vente des concessions hydrauliques. Aujourd’hui, lorsqu’il manque des kilowatts, on fait la demande auprès d’une centrale hydraulique et elle envoie quasi instantanément ce qu’il manque. Si demain on privatise tout, on permettra à une entreprise comme Total d’imposer son prix avant d’envoyer les kilowatts. Les politiques commencent à réagir mais cette question de la privatisation des barrages est primordiale, il faut absolument qu’ils s’en emparent comme ils le font avec ADP.
Du coup on essaie de recréer une interface entre les salariés, les usagers, les politiques. Tout le monde a pris conscience de la nécessité de se préoccuper d’écologie. Pour nous, c’est un nouveau vecteur pour porter nos propositions.

Les Nouvelles. Les militants de la CGT de l’Énergie sont devenus des militants écologistes ?

B.L. On a toujours été écolos à la CGT, même si on nous taxe souvent de pronucléaires. Nous ne sommes pas contre la sortie du nucléaire mais par quoi on remplace ? En Allemagne ils sont sortis du nucléaire et, en 5 ans, ils ont doublé leurs émissions carbone. On ne dit pas que le nucléaire c’est l’avenir mais c’est 90 % de notre production et on est un des rares pays au monde à avoir une production énergétique autant décarbonée. Mais bien sûr il y a l’enjeu de la sécurité ou encore les conditions dans lesquelles est extrait l’uranium nécessaire à notre production qui mériteraient aussi d’être évoquées.
Mais pour commencer le débat, il faut remettre les choses à leur place. Dans la consommation énergétique totale en France, seulement 20 % est de l’électricité, le reste c’est du pétrole. Donc le nucléaire, c’est environ 15 % de l’énergie totale en France. Mais la part de l’électricité augmente d’année en année parce qu’on veut sortir du pétrole. C’est donc le moment de faire des choix pour aller vers autre chose que le nucléaire qu’on connaît aujourd’hui. On est sur une vieille technologie de fissure dont le développement a permis de faire accepter le développement du nucléaire militaire et d’assurer une certaine autonomie à la France. La réputation française dans le monde vient de la sûreté de notre technologie par rapport aux cœurs de réacteurs bouillonnants de Tchernobyl et Fukushima. Mais quand Macron, ministre de l’économie, il y a 4 ans, vend la partie énergie d’Alstom à General Electric, donc aux Américains, on perd notre indépendance car certes le réacteur est français mais la turbine de la centrale qui génère l’électricité c’est General Electric, c’est un moyen de pression pour les Américains dans les enjeux géopolitiques.
En France, on n’enfouit pas les déchets nucléaires comme dans les autres pays car, dans une vision à long terme, on a pensé à stocker de manière à pouvoir récupérer l’uranium appauvri dans le cas où, un jour, on sache en faire autre chose, quitte à créer des centrales qui pourraient tourner avec ces déchets jusqu’à en faire des déchets non dangereux. Il y a eu des milliards investis dans la recherche nucléaire pour sortir de ces modèles-là. Aujourd’hui, tout a été arrêté, il n’y a plus d’argent pour la recherche. C’est là qu’il y a un problème. On se retrouve, comme les autres, à ne plus savoir quoi faire de nos déchets nucléaires et à craindre pour la sécurité de nos centrales.
Par ailleurs, la Cour des comptes a audité les prestataires externes qui travaillent sur les centrales nucléaires. Elle a constaté jusqu’à quatre rangs de sous-traitance là où la loi en impose deux maximums. Là il y a vraiment danger.
Quand l’État décide de crée EDF Bleu dans lequel il y aura le nucléaire, il ne parle pas d’un secteur nationalisé mais « étatisé ». Avec quel statut pour les personnels ?
Ils viennent de mettre fin au programme civil le plus innovant du monde sur la fusion nucléaire (développé par le militaire via les bombes H). On va laisser les milliardaires travailler sur ces questions et demain ils verrouilleront la maîtrise citoyenne sur l’énergie.
Il faut réfléchir l’énergie en se demandant où on veut être dans 100 ans et qu’est-ce qu’on met en place provisoirement pour y parvenir. Le nucléaire, tel qu’on le connaît aujourd’hui, c’est provisoire, c’est trop dangereux et pas assez fiable pour être une solution d’avenir donc il faut trouver autre chose car les alertes des scientifiques sur le réchauffement climatique ne permettent pas non plus de revenir à des solutions charbon ou pétrole. Il faut trouver autre chose et pour cela il faut des moyens.
Quant à la décroissance, à l’échelle de la planète, c’est complètement utopique. On peut freiner la consommation mais on ne baissera pas la part de l’électricité surtout si, comme en France, on veut transférer 60 % de la consommation de pétrole sur l’énergie électrique…

Propos recueillis par Christelle Danglot